Haïti : ne pas remplacer l’État, mais le faire agir

« Nous pourrions nous en sortir si nous étions accompagnés par l’État. Par exemple, nous les paysans, nous avons des problèmes d’eau mais s’il y avait un programme d’irrigation pour nous aider à faire de l’agriculture, je pourrais faire mon métier, je pourrais me nourrir, vivre correctement. On n’est pas là à attendre qu’ils viennent, on travaille, mais c’est l’État qui ne travaille pas pour le monde rural. » Pour Wiliam Charles, une des agroécologistes formées par le Mouvement paysan Papaye avec le soutien de Frères des Hommes, l’État haïtien doit devenir un acteur plus présent.

Le riz, aliment principal du pays est importé à 80%

Depuis le séisme de 2010, qui a dévasté un tiers du territoire et fait 200 000 morts, le choix des pouvoirs publics a été de concentrer les investissements dans le tourisme et l’agro-industrie, délaissant le secteur de l’agriculture familiale qui représente pourtant un quart du PIB haïtien. Ainsi, seuls 4 % du budget de l’État sont consacrés à l’agriculture (dont la majeure partie est allouée à la région de Port-au-Prince). Aujourd’hui, la pauvreté touche près de 60 % de la population du pays et les paysans sont les plus affectés : près de 75 % des habitants en zone rurale vivent sous le seuil de pauvreté. Une situation qui s‘explique notamment par des orientations politiques et économiques qui ont eu des conséquences désastreuses pour les paysans. En 1986 et 1996, deux programmes d’ajustement structurel coordonnés par le FMI et la Banque mondiale imposent à l’État de réduire ses droits de douane. Les produits importés inondent alors le marché haïtien, concurrençant les paysans du pays et éliminant un grand nombre d’exploitations agricoles. Résultat : alors que dans les années 80, Haïti produisait 95% de son alimentation, le pays ne parvient pas aujourd’hui à produire suffisamment de nourriture et importe plus de 50 % des besoins de sa population. Le riz, aliment principal du pays, est importé à 80 %.

L’éducation et la formation peuvent transformer la situation des paysans

Le Mouvement paysan Papaye estime que l’éducation et la formation sont les deux principaux moyens pour transformer la situation des paysans haïtiens, considérant que des individus conscients et bien organisés sont plus à même de défendre leurs intérêts, d’interpeller l’État et lui demander d’intervenir. C’est (en parallèle de la formation technique en agroécologie) un des objectifs du projet mené depuis 2014, pour 4 ans, avec Frères des Hommes. Nous soutenons ainsi la formation de centaines de paysans haïtiens et intervenons directement en renforçant les capacités des formateurs du MPP. Durant 6 mois, les paysans sont sensibilisés de manière collective aux systèmes économiques et politiques, nationaux et internationaux, à la production agricole en Haïti, ou encore ils vont apprendre comment s’organiser en collectif ou « groupement ». A l’issue de ces formations, chacun d’entre eux va créer ou renforcer des groupements dans sa localité d’origine. « Ils sont la base du mouvement. Sans eux, il n’y a pas de MPP »disent les dirigeants du mouvement. Plus ils sont nombreux, plus ils sont visibles auprès de l’État haïtien, et plus ils sont en mesure d’impulser un changement.6 Mais le MPP n’a pas vocation à se substituer à l’État, même si sur le terrain les paysans du Haut Plateau Central se tournent d’abord vers le mouvement et non pas vers l’État.

Son objectif est de renforcer la société civile pour qu’elle puisse interpeller l’État, afin qu’il consolide sa présence auprès des paysans. Ce qui s’est passé dans la zone d’Angoman (près de la commune de Hinche, dans la région du Haut Plateau Central) illustre l’influence que peuvent exercer des paysans quand ils sont organisés. Dans cette zone délaissée, on ne trouve ni routes, ni centres de santé. Il y a quelques années, plusieurs centaines de paysans, membres et non-membres du MPP, ont décidé de ne plus payer les droits fonciers dus à l’État, propriétaire des terres qu’ils exploitaient, tant que ce dernier ne leur aurait pas fourni un service de base. En l’absence de réponse des autorités, les paysans ont finalement refusé de payer l’impôt et ont distribué les terres équitablement entre eux.

En solidarité avec les paysans après l’ouragan Matthew

C’est aussi grâce à cette capacité d’organisation et de mobilisation qu’un mouvement comme le MPP peut réagir en solidarité avec les paysans du sud du pays après le passage de l’ouragan Matthew en octobre dernier. Pour Chavannes Jean Baptiste, le fondateur du mouvement, « les besoins du secteur paysan sont énormes après ce désastre. Il faut relancer l’agriculture paysanne, il faut replanter les arbres fruitiers et forestiers disparus, il faut refaire les forêts qui n’existaient déjà pratiquement plus avant le passage de l’ouragan, il faut travailler à la réfection des sols et à leur protection. »Des distributions de semences sont envisagées. Après le tremblement de terre en 2010, le MPP, soutenu par Frères des Hommes, s’était mobilisé de la même façon en accueillant pendant plusieurs semaines quelque 500 personnes de Port-auPrince. Certaines sont restées sur place, dans la région de Hinche, avec l’accompagnement du MPP, dans le cadre d’un projet d’éco-villages. Au-delà de cette action de solidarité, c’est l’image même du paysan en Haïti que veut restaurer le MPP. C’est ce dont est convaincu Hyppolite Jean Bernard, un paysan récemment formé à l’agroécologie : « Le mouvement se bat depuis le début pour que les paysans soient reconnus comme égaux avec les autres catégories sociales. Aujourd’hui, je ne veux pas avoir honte de dire que je suis paysan, que je suis du monde rural. Je suis paysan et je vaux autant qu’un jeune de la ville. Avec cette agriculture responsable, agroécologique, c’est nous qui allons sauver le pays. Alors, je suis fier. »