Inde : l’esprit de lutte et de négociation

Si la croissance de l’économie indienne affiche un bilan positif, une grande majorité d’Indiens en est exclue tout en faisant face à des conditions de travail difficiles. Fedina, notre partenaire, se mobilise pour faire respecter le droits de ces milliers de travailleurs. Thomas Delalandre, chargé de projet, revient de Bangalore dans le sud du pays, il nous livre son témoignage.

Tu as eu l’occasion de voir de près la manière de travailler de Fedina avec les populations, tu peux nous en parler ?

L’approche de Fedina est très intéressante. Parmi les groupes accompagnés, il y en a qui ont été créés avant l’intervention de Fedina, L’organisation s’appuie sur ces groupes là, mais il y en a d’autres qu’ils ont formés. Dans un cas ou dans l’autre, les dynamiques sont un peu différentes. Pour ce qui est de la manière dont Fedina travaille avec les groupes, il y a plusieurs étapes. Tout d’abord, des visites sont faites de manière individuelle sur les lieux de travail des personnes. La porte d’entrée est la thématique du droit du travail. Des formations sont proposées sur des thèmes comme les droits sociaux, le salaire, ou la retraite. Ces formations sont animées soit par un membre de l’équipe centrale de Fedina, soit par quelqu’un d’extérieur comme un avocat. Au bout d’un certain temps, quand les liens de confiance se sont créés, certains groupes sont à même de parler des violences domestiques ou conjugales dans les foyers. C’est un peu la deuxième étape : il va y avoir des formations et sensibilisations sur ce genre de violences, et donc là les activistes interviennent parfois personnellement pour animer des réunions.

"La porte d’entrée est la thématique du droit du travail. Des formations sont proposées sur des thèmes comme les droits sociaux, le salaire, ou la retraite."


Parfois, ils font aussi appel à des spécialistes. Ce qui marche bien, c’est le partage d’expérience. Pour certaines femmes, partager les violences dont elles sont victimes est un premier pas. Ce qui est aussi intéressant dans l’intervention de Fedina, c’est la syndicalisation des groupes. Une personne de l’équipe centrale ou l’activiste en charge d’un groupe l’accompagne à fonder un syndicat. Pour ça, la personne va dans un premier temps intégrer le bureau exécutif du syndicat, et ainsi faciliter les tâches administratives qui peuvent paraître compliquées pour, par exemple, un groupe de travailleuses domestiques qui ne sont pas familières avec ça. Quand le syndicat sera vu de manière plus autonome, la personne va se retirer du bureau. L’intérêt de former des syndicats pour les groupes est que ça leur donne une existence « administrative » et formelle. Et donc, les revendications sur leurs droits au travail deviennent juridiquement formalisées et ont plus de poids/valeur devant les employeurs et/ou les autorités publiques. C’est donc un enjeu fort dans la négociation collective. C’est un peu un passage de l’informel au formel.
Une autre chose intéressante dans l’intervention de Fedina, c’est l’esprit de lutte et de négociation collective qu’ils essayent d’inculquer aux femmes qu’ils accompagnent. Beaucoup de revendications pourraient être menées directement par l’équipe centrale auprès des autorités publiques. Mais pour Fedina, la lutte doit se faire par les personnes elles-mêmes. C’est pourquoi ils privilégient l’action des populations, même si cela prend plus de temps. De la même manière, pour les femmes qui le peuvent, une participation financière est demandée.

"C’est un peu un passage de l’informel au formel. Une autre chose intéressante dans l’intervention de Fedina, c’est l’esprit de lutte et de négociation collective qu’ils essayent d’inculquer aux femmes qu’ils accompagnent."


Cela permet de créer un fonds pour les activités de mobilisation et les formations, par exemple pour pouvoir offrir à tout le monde un repas le midi. Le fait d’inclure ce repas dans les formations permet aux femmes de repartir le soir avec à manger pour leurs familles, et donc de se dégager du temps sur les tâches domestiques pour la mobilisation. C’est vraiment quelque chose qui sert à tout le monde.

Comment Fedina intègre le maximum de personnes ?

Fedina encourage la création de duos, des binômes mixtes soit au niveau du genre (avec un homme et une femme), soit au niveau de l’âge (quelqu’un de jeune et quelqu’un de plus vieux), ou encore au niveau des confessions (un hindouiste et un musulman). Ce duo d’activiste va animer les groupes, mobiliser les personnes et animer les réunions mensuelles. C’est une manière pour Fedina d’essayer de rompre les barrières de discriminations qui existent en Inde. Dans cette approche inclusive, il y a un problème qui se pose dans la négociation collective pour arriver à des salaires plus décents. Il y a des travailleuses domestiques se plaignent d’une certaine concurrence avec des femmes venues d’autres régions qui demandent des salaires inférieurs. Cette situation à un impact sur les négociations avec les patrons : quand une travailleuse réclame des droits ou un salaire décent, les employeurs leur disent que si elles ne sont pas contentes, ils peuvent les remplacer pour moins cher. Là, les activistes ont décidé t’intégrer ces femmes venues d’autres régions aux revendications, en rappelant qu’il n’y a pas de concurrence avec elles, et que ceux contre qui il faut lutter sont les employeurs.