RDC : "Sensibiliser aussi les maris"

Un projet qui se termine, un autre qui commence. Caroline Kientz, chargée de projet et Chloé Inisan, chargée de formation, étaient à Bukavu, à l’Est de la République démocratique du Congo. Avec les membres de l’APEF, notre partenaire, elles ont parlé d’avenir et d’inclure les maris dans les formations.

Quels étaient les objectifs de votre mission ?

Caroline Kientz : Le premier objectif était d’organiser un atelier auprès des formateurs sur les méthodes pédagogiques, la préparation d’ateliers etc., et le deuxième objectif était de retravailler ensemble les activités du nouveau projet d’autonomisation sociale et économique des femmes vulnérables de Bukavu qui a démarré en avril. On a travaillé plus particulièrement sur trois thématiques du projet : l’accompagnement socio-économique des femmes, leur structuration en collectif à l’issue des formations et l’insertion post-formation.

Est-ce que vous pouvez nous parler du projet qui s’est déroulé entre février et avril ?

Caroline Kientz  : En décembre dernier, le projet de renforcement du centre de formation de l’Apef a pris fin. Dans la continuité, on a mené avec le partenaire pendant trois mois un projet avec deux activités principales : le maintien des réunions pédagogiques pour renforcer l’offre de formation, et une enquête auprès de femmes qui avaient suivi la formation en 2015-2016. L’idée était d’avoir un état des lieux sur ce qu’elles deviennent un an après avoir terminé leur formation et pour ça 33 femmes sur 60 ont été interrogées.

Quelles sont les nouveautés dans ce projet par rapport aux précédents ?

Chloé Inisan : Dans le projet précédent, c’était comme un test, on s’était volontairement cantonné au centre de formation sans développer d’activités d’insertion. Finalement on a vu que sur les 33 femmes interrogées, 80% s’étaient insérées économiquement. Elles ont développé une activité génératrice de revenu, le plus souvent chez elles. A présent, l’idée c’est qu’elles accèdent à un travail plus décent notamment par la légalisation de leur statut, qu’elles puissent passer du milieu très informel à quelque chose de plus formel.

Caroline Kientz : Dans l’enquête, on a aussi vu qu’aucune des femmes n’avait fait la démarche de se regrouper, mais presque toutes ont manifesté la volonté de s’insérer dans un collectif, principalement pour des raisons économiques. Ce qui est nouveau dans ce projet c’est l’accompagnement que recevront les femmes pour qu’elles puissent se regrouper.

Chloé Inisan : Dans les nouvelles activités, on a également prévu des échanges entre anciennes et nouvelles apprenantes pour qu’elles puissent créer des liens et échanger des conseils avec par exemple des visites d’ateliers.

Quelles sont les particularités des formations à l’Apef ?

Chloé Inisan : Ce sont des formations très courtes par rapport aux autres qui sont dispensées à Bukavu. Elles sont très intenses et elles sont reconnues, parce qu’elles permettent d’apprendre vite les techniques de travail. Les formations durent de 8h à 13h, pour que les apprenantes aient l’après-midi dégagé et qu’elles puissent faire leurs activités à côté. Un système de garderie sera aussi financé par le projet pour que les femmes n’aient pas à s’occuper de leurs enfants pendant qu’elles suivent les formations. Nous avons aussi étendu les durées des formations en teinture et coupe-couture. Dans l’articulation des activités on a pris en compte des éléments comme par exemple le fait que les femmes sont moins attentives avant l’heure du déjeuner etc. Tout ça va être pensé.

Quelle est la situation des femmes accueillies à l’Apef ?

Caroline Kientz  : Pendant notre mission, on a fait un atelier sur les rapports de domination que subissent les femmes de Bukavu. Ce qui en ressort, c’est qu’il y a un énorme poids de la tradition sur les femmes qui se décline dans chaque déplacement, chaque comportement, tant dans la sphère familiale qu’au niveau des quartiers ou de la société en général. Dans les familles très traditionnelles, il y a même certains aliments réservés aux hommes. Il existe des lois pour protéger les femmes, sur les violences conjugales par exemple, mais il y a un poids tellement fort de la société qu’une femme ne portera pas plainte pour ne pas se faire chasser. Un autre moyen de pression est que les enfants appartiennent au père, donc une femme ne peut pas partir avec ses enfants.

Chloé Inisan : Déjà il y a la dot qui fait que la femme a forcément un tuteur, que ce soit son père ou son mari. Elle appartient toujours à une famille. Il y a aussi de gros processus de rejet, si tu te comportes mal tu peux être chassée de la famille de ton mari, et ta famille qui a honte ne voudra pas forcément te récupérer. Du coup certaines apprenantes à l’Apef sont des femmes isolées, elles n’ont plus de famille et ça n’est pas du tout accepté culturellement.

Caroline Kientz : L’idée de l’APEF est de sensibiliser l’environnement des femmes pour qu’il n’y ait pas de frein à leur envie d’émancipation, d’où l’intérêt de sensibiliser aussi les maris. Il y a cette volonté d’intégrer au mieux les hommes pour que les femmes puissent suivre une formation complète.