Portrait du mois : Jean-Luc, un parcours avec FdH

Il y a des trajectoires qui racontent bien plus qu’un parcours individuel : elles éclairent une époque, révèlent des choix politiques, et rappellent que la solidarité n’est jamais un geste neutre. Celle de Jean-Luc, militant à Frères des Hommes depuis le milieu des années 1970, fait partie de ces histoires qui donnent de la profondeur à un mouvement. Pendant près de 60 ans, il a traversé les débats, les crises, les virages stratégiques et les grandes victoires collectives de l’association. Son récit est celui d’un engagement qui n’a jamais cessé de se réinventer.

Des débuts marqués par l’injustice internationale

Quand Jean-Luc rencontre FdH, il revient d’années passées à travailler à l’étranger : un service militaire en République Démocratique du Congo, un poste en coopération en Tunisie, puis deux ans au Brésil en pleine dictature. Ces expériences lui ont ouvert les yeux sur un constat brutal : son travail servait davantage les intérêts français et ceux des élites locales que les besoins des populations pauvres.
« Je pensais être utile, mais je ne l’étais pas. Mon travail servait des intérêts qui n’avaient rien à voir avec ceux des gens qui avaient le plus besoin qu’on les aide », raconte-t-il.
C’est une inondation en Tunisie qui change tout. Envoyé cartographier les zones touchées, il rencontre des familles, des communautés, des réalités. De retour en France, il croise la route d’une équipe dynamique de FdH à Lille. Et là, tout s’aligne : une vision politique, une manière de travailler avec les populations, et non à leur place. Son engagement commence.

Le militantisme des années 70 : entre charité et géopolitique

À l’époque, la solidarité internationale est dominée par une logique caritative. On « aide », on « apporte », on « donne ». Jean-Luc, lui, revient avec une conviction forgée par ses voyages : les relations internationales sont traversées d’injustices profondes, et les « pays riches » ont une responsabilité historique dans les déséquilibres actuels.
Il pressent ce que nous voyons aujourd’hui : des rancœurs post-coloniales, des conflits nourris par les inégalités, des politiques internationales pensées pour les intérêts du Nord.
« Les trop grands décalages de richesse entre les pays sont dangereux. On a laissé des gens croupir, et ça se retourne aujourd’hui contre nous », dit-il. Son engagement à Frères des Hommes devient alors un moyen d’agir autrement : collaborer, écouter, co-construire.

1980 : le tournant historique qui redéfinit Frères des Hommes

Parmi les moments marquants de son engagement chez FdH, Jean-Luc cite sans hésiter la décision prise au début des années 1980 de cesser d’envoyer massivement des volontaires à l’étranger. Un choix radical, né des retours de terrain où l’on constatait que les communautés locales avaient déjà les réponses, les savoirs, les stratégies. Il fallait les soutenir, pas les remplacer.
Ce virage provoque une véritable secousse interne : près de 40 % des membres s’y opposent, des donateurs s’en vont, Frères des Hommes Suisse quitte FDH Europe et prive l’association de financements importants.
Mais cette décision marque la naissance d’un mot qui deviendra central : le partenariat. Un pivot politique majeur, qui façonne encore aujourd’hui l’identité de l’association.

Une vie associative intense : bienveillance, débats et luttes internes

Jean-Luc a connu trois périodes au Conseil d’administration, et chacune raconte une facette de l’association. La bienveillance est, selon lui, une des caractéristiques de FDH : « Entre nous, il y a un a priori de bienveillance. C’est remarquable et relativement rare. » Mais les débats peuvent être vifs. Il se souvient notamment d’une période, au tournant des années 1980 - 1990, où le Secrétariat permanent s’est opposé frontalement au CA, allant jusqu’à mobiliser des adhérents pour renverser l’équipe élue. Une crise interne qui se conclut par la démission collective du CA.

Le Brésil, les Sans Terre et les victoires collectives

Pendant vingt-cinq ans, Jean-Luc se rend presque chaque année au Brésil, où vit sa fille. Il y retrouve le Mouvement des Sans Terre (MST), qui avait été pendant les années 1970 - 1980 un partenaire important de FDH.
« Ils m’ont toujours accueilli chaleureusement et fait découvrir des lieux et des personnes intéressants. Continuer ces relations au-delà du partenariat, c’était formidable. »
Il évoque aussi un moment émouvant : le deuxième Forum Social Mondial à Porto Alegre où des milliers de personnes chantaient ensemble Un autre monde est possible. « On se tenait par la main, le sentiment de se découvrir vraiment nombreux nous portait et nous galvanisait. »

Ce que signifie la solidarité après 60 ans de militantisme

Pour Jean-Luc, le mot solidarité est ambigu. « On peut être solidaire entre truands ». Ce qui compte, c’est l’adjectif : solidarité fraternelle. Une solidarité qui relie, qui élève, qui transforme.

Former pour Transformer : un micro mouvement international

Ces dernières années, Jean-Luc découvre progressivement notre collectif Former pour Transformer, une action qui, selon lui, dépasse largement le cadre d’un simple dispositif de formation.
Il y voit une sorte de micro mouvement international de coopération, où les partenaires sont à égalité, où chacun apporte ses savoirs, ses pratiques, ses analyses. Une dynamique qui lui rappelle « La Via Campesina », référence mondiale des luttes rurales, même s’il précise ne pas connaître son fonctionnement interne.
Pour lui, Former pour Transformer n’est pas seulement un collectif : c’est l’événement majeur de Frères des Hommes de ces dernières années. Un espace où se construit une solidarité horizontale, où les organisations apprennent les unes des autres, où l’on expérimente une autre manière de faire de la coopération internationale.

Transmettre : refonder, s’allier, se réinventer

Son message aux nouvelles générations est clair : le modèle associatif doit être refondé. « On fonctionne sur un modèle qui a 60 ans. Le monde a changé. Il faut se refonder profondément, s’allier avec d’autres, se recréer. »
Il invite à prendre de la hauteur, à repartir des utopies. « FDH est reconnue d’utilité publique. En quoi et comment l’association est-elle utile dans notre société ? Ne faut-il pas, en s’alliant à d’autres, se poser des questions à l’heure où le repli sur soi et le racisme s’affichent sans complexe ? Les associations ont une part de responsabilité dans l’évolution de l’opinion publique. Un des aspects de notre utilité n’est-il pas, entre autres, de s’adresser à nos concitoyens, de leur transmettre un message ? »


« Je ne souhaite pas être remercié. Si mon action a contribué un tant soit peu à la lutte contre le scandale de l’exploitation sans limites des plus pauvres, tant mieux. Je me félicite d’avoir côtoyé, grâce à FDH, beaucoup de personnes remarquables d’ici et de là-bas. Elles m’ont apporté beaucoup et je suis heureux de continuer à cheminer à leur côté. »