Juslène Tyresias : une vie au service du monde paysan haïtien

« Le partage de connaissance est une passion. » Cette phrase résume à elle seule l’engagement de Juslène, coordinatrice du Mouvement Paysan Papaye (MPP), membre de sa direction exécutive et référente du partenariat au sein du collectif Former pour Transformer. Depuis plus de trente ans, elle accompagne les communautés paysannes haïtiennes dans leurs luttes pour la souveraineté alimentaire, la justice sociale et la protection de l’environnement.

Son parcours témoigne d’une conviction profonde : le changement durable naît de la conscientisation, de l’organisation collective et de la transmission des savoirs.

Une rencontre qui a changé une vie

L’histoire de Juslène avec le MPP commence en 1989, lorsqu’elle rejoint un groupement dans sa localité natale. Mais c’est en 1995 qu’un événement vient bouleverser son parcours. « J’ai participé à une grande activité dans ma zone natale et j’ai pris la parole au nom des jeunes. Cela a surpris Chavannes, fondateur du MPP, qui est venu me parler après mon intervention. »

À cette époque, elle vient de terminer ses études et cherche sa voie. Lorsqu’un animateur lui propose de suivre une formation en animation pour le changement social, elle hésite, prend le temps d’en discuter avec sa famille puis accepte.

La découverte du MPP est alors une révélation : « La première phase de formation m’a énormément appris sur le MPP, et j’étais très surprise de tout ce que j’y ai découvert. » Rapidement, elle passe de participante à animatrice. Elle sillonne les communautés, accompagne les groupements et sensibilise les habitants aux valeurs du mouvement. « J’ai commencé à pratiquer la formation des groupements sur le terrain et à sensibiliser les gens sur le MPP. »

Un apprentissage permanent

Au fil des années, Juslène développe de multiples compétences. Après des études en gestion administrative, elle rejoint la section économique du MPP où elle accompagne pendant près de dix ans les responsables d’unités de transformation agricole dans leur gestion financière.

Parallèlement, elle participe à la formation des animateurs et animatrices du mouvement. « J’ai également fait partie de l’équipe de projet, et là j’ai appris tous les aspects techniques de l’agriculture paysanne et de la protection de l’environnement. »

Cette volonté constante d’apprendre et de transmettre continue d’orienter son engagement. En 2014, elle devient formatrice de formateurs, puis coordinatrice de programme avant d’intégrer la direction exécutive du mouvement.

Aujourd’hui encore, malgré ses nombreuses responsabilités, elle reste profondément attachée au travail de terrain : « Depuis mon intégration dans l’équipe de formation du MPP, le partage des connaissances est resté une passion. J’aime sensibiliser et conscientiser les gens, notamment pour le bien-être du collectif. »

« Je suis une ambassadrice du MPP »

© Frères des Hommes - Juslène lors d’une formation sur les plantes médicinales

Quand on lui demande de définir son rôle, elle répond sans hésiter : « Je dirais que je suis une ambassadrice du MPP. » Une ambassadrice qui porte la voix du mouvement auprès des communautés, des réseaux partenaires et des espaces de plaidoyer. « Je suis un acteur du changement auprès des paysans, qui assure la défense des lois et des droits paysans. »

Pour elle, cette mission dépasse largement le monde agricole. Elle concerne également la protection de l’environnement, l’engagement citoyen et la lutte contre les dérèglements climatiques. « Je conscientise les personnes à être des acteurs du changement face à la protection de la nature, car la crise climatique est le plus gros danger planétaire imminent. »

Cette conviction l’amène à s’impliquer dans plusieurs espaces de mobilisation. « Je participe à différents mouvements pour sensibiliser les personnes sur l’importance de leur implication dans les luttes pour la justice climatique et sociale. »

Des femmes qui prennent toute leur place

© Frères des Hommes - Juslène lors d’une formation sur les stéréotypes liés au genre et à l’âge

En plus de trente années d’engagement, elle a assisté à d’importantes évolutions dans les organisations paysannes, notamment concernant la place des femmes. « Oui, il y a beaucoup de changements et de changements positifs. »

Elle observe aujourd’hui davantage de femmes qui osent briguer des postes à responsabilité et prendre part aux décisions collectives. « Les femmes acceptent d’occuper des postes de décision non seulement dans leurs groupements mais aussi dans les assemblées locales. »

Elle cite notamment l’exemple de Verona Val, directrice du MPP. « Je me souviens quand Verona est devenue directrice du MPP, elle avait certaines peurs. Mais aujourd’hui, on voit sa force et son leadership dans ce poste. »

La plus grande fierté : voir changer les regards

Parmi les nombreuses réalisations du MPP, ce ne sont ni les projets ni les infrastructures que Juslène met en avant en premier. Ce qui la touche le plus, c’est l’évolution du regard porté sur le mouvement et sur le monde paysan :

« Certaines personnes avaient des perceptions préconçues vis-à-vis du MPP et, chemin faisant, elles ont témoigné de ce que le mouvement leur a apporté. »

Elle se réjouit également lorsque des personnes extérieures reconnaissent la contribution du MPP au développement des territoires. Mais sa plus grande satisfaction concerne les membres eux-mêmes. « La troisième chose, c’est la fierté que les paysans membres ont à dire qu’ils sont paysans et qu’ils appartiennent au MPP. »

Elle se souvient qu’autrefois ce métier était souvent considéré avec mépris. « Avant, c’était vu comme méprisant d’être un paysan. » Aujourd’hui, cette identité est revendiquée avec dignité.

Garder espoir malgré les crises

Alors qu’Haïti traverse une période particulièrement difficile, elle refuse de céder au découragement. Son espoir repose sur la capacité du peuple haïtien à reprendre son destin en main. « Ce qui me donne de l’espoir, c’est le travail même que mène le MPP. »

Pour elle, aucune solution durable ne pourra venir de l’extérieur. « Les Haïtiens doivent conscientiser que personne ne viendra changer les choses à leur place. C’est notre travail à nous. »

Et elle poursuit avec force : « Haïti nous appartient. C’est à nous de défendre nos droits et c’est à nous que revient la responsabilité de récupérer la souveraineté d’Haïti. »

Même si le chemin est long, sa confiance reste intacte. « Peut-être que cela prendra du temps, mais cela ne va pas continuer comme ça, j’en suis persuadée. »

L’agroécologie comme voie d’avenir

Pour elle, l’avenir du pays passe par une agriculture paysanne forte et agroécologique. « C’est par l’agroécologie qu’on peut arriver à la souveraineté alimentaire et au bien-être des Haïtiennes et des Haïtiens. »
Elle y voit une réponse aux défis alimentaires, sanitaires et environnementaux. « C’est à nous de prendre les rênes de la production pour manger sain et frais, assurer notre santé et celle des générations futures. »
Face aux modèles agricoles intensifs, elle est catégorique : « Cela ne peut pas être fait via l’agriculture conventionnelle qui utilise des pesticides et des engrais chimiques et nous rendent malades. »

Un moment d’émotion qui résume tout un parcours

Parmi les souvenirs récents qui l’ont le plus marquée, elle raconte une formation menée auprès d’usagers de systèmes d’irrigation dans sa région d’origine. « Je suis allée animer une formation auprès de gens qui me connaissent depuis toute petite. » À la fin de la rencontre, les participants ont partagé leur admiration pour son parcours. « Ils ont tous témoigné de leur satisfaction face à ce que je suis capable de faire et je me suis sentie très émue. »
Ce moment agit pour elle comme un bilan personnel. « J’ai connu ces gens à l’âge de cinq ou six ans, et voir comment ils me regardent aujourd’hui m’a beaucoup touchée. » Puis elle ajoute :« Tout cela, je le dois à ce que j’ai appris grâce au MPP. »

Construire une Haïti souveraine et prospère

Si elle devait résumer la mission du mouvement en quelques mots, elle répondrait simplement : « Le MPP cherche à bâtir une Haïti souveraine et prospère, une Haïti où les Haïtiens peuvent vivre sereinement et sainement. »

Cette vision s’étend également aux alliances internationales nouées au sein du collectif Former pour Transformer. « Quand on parle de solidarité internationale, cela ne se manifeste pas seulement sous la forme de financements. »

Pour elle, la richesse du partenariat réside avant tout dans les échanges d’expériences et les apprentissages mutuels. « Cela se manifeste sous la forme d’alliances et d’échanges pour mener au mieux les luttes que nous partageons. »

Enfin, lorsqu’on lui demande ce qu’elle souhaiterait voir changer pour les générations futures, sa réponse revient à la question de l’engagement citoyen. « Si j’osais choisir, ce serait la responsabilité citoyenne de chacun face à son pays, son environnement et sa communauté. »


Car au fond, toute sa trajectoire porte la même conviction : « Que chacun soit plus conscient de l’importance de son implication pour le changement. »

Une conviction qui, depuis plus de trente ans, guide son engagement aux côtés des communautés paysannes haïtiennes et nourrit l’espoir d’une Haïti plus juste, plus souveraine et plus solidaire.