Un projet mené dans un contexte de crises permanentes
Haïti traverse depuis plusieurs années une situation particulièrement complexe. L’instabilité politique, l’insécurité, les catastrophes naturelles et les difficultés économiques affectent fortement les populations rurales, qui figurent parmi les plus vulnérables du pays. Dans ce contexte, de nombreuses familles paysannes doivent faire face à l’insécurité alimentaire, à la dégradation de l’environnement et à l’absence de perspectives économiques durables.
Face à ces défis, le projet « Ranfò Lavi Peyizan », déployé entre 2014 et 2026 à Hinche et Mirebalais, a cherché à renforcer les capacités des populations locales pour qu’elles puissent elles-mêmes construire des réponses adaptées à leurs réalités. En s’appuyant sur les savoirs paysans, l’organisation collective et l’agroécologie, le projet a progressivement permis aux communautés d’accroître leur autonomie et leur pouvoir d’agir.
Cette démarche a reposé sur les Approches Orientées Changements, une méthode participative qui place les acteurs locaux au cœur de l’analyse de leur situation, de l’identification des priorités et de la mise en œuvre des solutions.
Des résultats significatifs pour les communautés paysannes
Le premier acquis du projet concerne le renforcement des organisations locales. Groupements paysans, brigades agrosylvicoles et comités citoyens ont consolidé leurs modes de gouvernance et leur capacité à prendre des décisions collectives. Les formations en gestion, comptabilité, leadership et participation citoyenne ont permis à de nombreux collectifs de mieux s’organiser et de développer leurs propres initiatives économiques, sociales et environnementales.
« Sur le plan collectif, le comité citoyen renforce notre esprit d’équipe. On y retrouve le goût de l’organisation, de la planification, de la discussion, du dialogue et du travail en groupe. » — Vilès Désir, membre du comité citoyen de Lomenis, à Hinche.
Le projet a également contribué à faire évoluer certaines inégalités sociales. Un travail important a été réalisé autour des stéréotypes liés au genre et à l’âge. Les femmes occupent désormais une place plus importante dans les espaces collectifs, représentent près de la moitié des membres des groupements paysans et participent davantage aux instances locales de décision. Les formations et les activités génératrices de revenus ont renforcé leur autonomie économique ainsi que leur confiance en elles.
« Nous, les femmes, pouvons désormais être autonomes financièrement. Nous pouvons prendre soin de nos enfants sans dépendre de quelqu’un. » — Une membre du groupement paysan féminin Fanm Deside, à Hinche.
Les jeunes ont également bénéficié d’un accompagnement spécifique. Trois comités citoyens de jeunes ont été créés et plus de 120 jeunes ont participé à des actions collectives liées à l’environnement, à la citoyenneté ou à la souveraineté alimentaire. Ces initiatives ont permis de valoriser leur rôle dans la vie locale et de faire émerger une nouvelle génération d’acteurs engagés pour le développement de leur territoire.
« Depuis mai 2022, nous avons créé un comité citoyen de jeunes qui se réunit deux fois par mois. Ainsi, ils participent pleinement à la prise des décisions et à l’évaluation des activités. » — Milius Prévilon, membre du comité citoyen de Lomenis, à Hinche.
Sur le plan économique, les résultats sont également encourageants. Les formations en agroécologie et en élevage ont permis d’améliorer les pratiques agricoles, d’augmenter les rendements de certaines productions et de renforcer les ressources économiques des familles paysannes. L’accompagnement en gestion et en épargne collective a favorisé une meilleure capacité à anticiper les difficultés et à investir dans le développement des activités agricoles.
« J’ai appris de nouvelles techniques de production en agroécologie grâce auxquelles j’ai pu augmenter le rendement de mes activités de production. À l’aide de l’agroécologie, j’ai gagné de l’argent pour subvenir à mes besoins économiques. Je trouve de quoi me nourrir dans mon jardin, et je vends une partie de ma récolte pour gagner de l’argent. » — André Pierre, formateur du Mouvement Paysan Papaye sur la gestion des déchets plastiques.
Le projet a par ailleurs renforcé les liens de solidarité au sein des communautés. Les collectifs sont devenus des espaces d’entraide, d’échange et de mobilisation citoyenne. Le développement des Mutuelles de Solidarité (MuSo) a permis à de nombreux membres d’accéder à des mécanismes d’épargne et de soutien mutuel dans un contexte où les services financiers restent peu accessibles.
Enfin, l’environnement s’est progressivement imposé comme un enjeu central. Les communautés accompagnées ont adopté de nombreuses pratiques agroécologiques : compostage, utilisation d’engrais organiques, préservation des sols ou encore réduction de la dépendance aux intrants chimiques. Des pépinières communautaires ont été créées et plusieurs campagnes de reboisement ont été menées afin de lutter contre le déboisement et la dégradation des ressources naturelles.
« Nous avons créé une pépinière, réalisé plusieurs campagnes de reboisement et distribué des plantules aux membres de notre communauté. Des actions de sensibilisation ont également été organisées pour encourager la participation de toutes et tous à la protection de l’environnement. » — Madeline Saintilaire, membre du comité citoyen de Lomenis, à Hinche.
Des limites qui appellent un nouvel engagement
Malgré ces avancées, les défis restent nombreux. Le fort taux d’analphabétisme dans certaines zones rurales complique encore l’appropriation des outils de gestion et de gouvernance par tous les membres des collectifs. Les progrès réalisés en matière de participation citoyenne demeurent parfois inégaux selon les territoires et les organisations.
Les femmes continuent également à faire face à des obstacles importants. Si leur participation s’est renforcée, elles restent sous-représentées dans certaines fonctions à responsabilité et leur accès aux ressources économiques demeure limité. Les changements observés dans les représentations sociales sont réels mais nécessitent d’être consolidés dans la durée.
La jeunesse, quant à elle, se heurte encore à des préjugés qui limitent son influence dans les processus de décision. Les dynamiques d’engagement créées par le projet constituent une base solide, mais elles doivent être renforcées pour permettre une participation plus large et plus durable des jeunes aux instances locales.
Sur le plan économique, les communautés restent confrontées à des contraintes structurelles qui dépassent le cadre du projet : accès difficile à la terre, faiblesse des marchés agricoles, instabilité sécuritaire et fragilité générale du contexte haïtien. De même, si les pratiques agroécologiques sont désormais largement diffusées, leurs effets à long terme sur les écosystèmes et la biodiversité devront encore être observés et documentés dans les années à venir.
Construire la suite avec les communautés rurales
Douze ans après son lancement, « Ranfò Lavi Peyizan » démontre que le renforcement du pouvoir d’agir des communautés constitue un levier essentiel de transformation durable. Les collectifs paysans disposent aujourd’hui de davantage de compétences, d’espaces de décision et de capacités d’action pour répondre aux défis de leur territoire.
Dans un contexte haïtien toujours marqué par de fortes incertitudes, les acquis du projet montrent l’importance d’un accompagnement inscrit dans la durée. La consolidation des organisations locales, le renforcement du leadership des femmes et des jeunes, le développement d’activités économiques résilientes et la poursuite de la transition agroécologique constituent désormais les principaux chantiers pour l’avenir.
Une nouvelle étape du partenariat entre Frères des Hommes et le Mouvement Paysan Papaye est en préparation. Elle s’appuiera sur les enseignements de ces douze années pour poursuivre une ambition inchangée : permettre aux communautés paysannes haïtiennes de construire elles-mêmes un avenir plus juste, plus solidaire et plus durable.