« Responsabiliser la femme, c’est lui apprendre à se faire confiance et à faire confiance »

Entretien avec Salufa Nunu, notre partenaire de l’Apef (Association pour la promotion de l’entrepreneuriat féminin) en République Démocratique du Congo au sujet de la situation de la femme dans le pays et des actions menées par l’association.

Quelle est la situation des femmes en RDC en 2014 et plus spécialement au Sud Kivu ?

Salufa Nunu : En RDC, les femmes et les jeunes filles vivent dans une situation de violence à plusieurs niveaux. La femme en RDC continue d’être marginalisée et de vivre une situation de pleine injustice. Elle subit une violence économique mais aussi psychologique et sexuelle (avec les viols). Il faut toutefois noter qu’il y a des avancées : des réseaux de femmes se mobilisent pour lutter contre ces violences faites aux femmes.

Par rapport aux viols, ils ne s’arrêtent pas : l’insécurité est partout (sur les lieux de service, dans les champs, au domicile des femmes...). Les maris perdent confiance en leur femme qui se fait violer et divorcent parfois. Ces femmes victimes culpabilisent et l’Apef essaie alors de les réinsérer économiquement et de les diriger vers d’autres ONG partenaires pour les faire parler de leur traumatisme. Il existe aussi plusieurs mobilisations de femmes pour qu’il y ait des lois qui puissent protéger les femmes de ces viols.

Plus globalement, dans le cadre de l’Apef, nous avons compris que la femme que nous accompagnons est une femme qui n’a pas eu la chance d’étudier, donc qui est victime de marginalisation et d’injustice. Que faire pour qu’elle retrouve ses droits et comment faire pour engager le dialogue avec elle ? Quand j’ai commencé à m’entretenir avec ces femmes, j’ai utilisé le théâtre pour aborder la question du genre et leur faire comprendre qu’il faut libérer la parole. Nous avons donc organisé des formations pour qu’elles puissent prendre conscience de leur situation et renforcer leurs capacités.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous leur venez en aide, dans le contexte de violence et instabilité qui touche la RDC ? Quelle est la réaction des hommes, de leurs maris ?

S.N : L’Apef accompagne les femmes aux faibles revenus travaillant dans le secteur informel afin qu’elles puissent augmenter leurs moyens d’existence et améliorer leur position économique et sociale. Quelles sont alors les stratégies pour éroder le pouvoir ? Entre autres, la gestion d’activités génératrices de revenus pour les femmes. Ceci va amener leurs maris à s’intéresser à leurs activités et à les reconsidérer. L’Apef a compris que la femme, bien qu’elle n’ait pas étudié, était intelligente et capable de dégager le bénéfice dans son travail.

Aujourd’hui, en 2014, la tendance est d’amener cette femme à une entreprise en charge d’elle-même. Responsabiliser la femme, c’est lui apprendre à se faire confiance et à faire confiance, c’est renforcer son être par le travail et c’est lui donner la possibilité d’être fière. Pendant toute sa jeunesse, la femme a été victime d’une éducation qui lui répétait qu’elle était inférieure aux garçons ; c’est pourquoi le travail va lui donner confiance et lui faire comprendre que son action peut résoudre les problèmes ménagers mais aussi contribuer au renforcement de son pays.

De plus, en tant que femme entreprenante, la place de la femme change dans son environnement social. Elle se retrouve au sein d’un circuit économique et doit donc gérer les relations avec les fournisseurs, les clients, l’Apef (qui lui a accordé des prêts) ou encore l’Etat. En responsabilisant les femmes, l’Apef souhaite aussi qu’elles participent au changement des mentalités en restituant ce qu’elles ont appris au sein de l’Apef dans leurs quartiers par exemple. Elles doivent faire un travail au sein de la société.

L’Apef souhaite que la femme intervienne également sur le plan politique, ait une plus grande représentativité politique et puisse décider quand il s’agit de questions sur le genre.

Notre responsabilité est de mener une lutte et cela implique de mener des réflexions et d’organiser des grands débats dans les milieux urbains comme ruraux. L’Apef a bien compris que ce changement des mentalités ne se fera que si elle inclut également les hommes : elle organise des rencontres mixtes pour discuter de ces questions afin de redéfinir le rôle de chacun dans l’entreprise et la famille. La femme ne doit pas être considérée par l’homme comme un simple outil capable de générer des revenus mais comme partie prenante des décisions à prendre pour la famille, les enfants, le budget. Les décisions doivent être concertées. Des rencontres de sensibilisation sont alors organisées : il y a des exposés thématiques, discussions, recommandations et questions de santé mais aussi des actions de post-rencontre.

Etes-vous en contact avec les autorités publiques de Bukavu, quelle est leur position sur l’Apef ?

S.N : Nous ne sommes pas directement en contact avec elles mais elles sont invitées par l’Apef pendant les formations (sur les questions liées aux droits de la femme). Il est indispensable que le gouvernement prenne des mesures pour améliorer la situation de la femme, comme par exemple accorder l’inscription gratuite dans les écoles aux jeunes filles. De plus en plus, dans le centre de formation de l’Apef où l’inscription est gratuite, nous accueillons des femmes de plus en plus jeunes qui veulent se former car leur famille ne peut pas payer les droits d’inscription à l’école.

Depuis la création de l’Apef, quel épisode a été le plus marquant ?

S.N : Ce n’est pas une question facile car il y a eu beaucoup d’évènements marquants. Mais après réflexion, je pense que la création du centre de formation en 2003 est celui qui m’a le plus touché. Car ce centre a permis aux femmes qui n’avaient pas accès à l’information d’apprendre la technicité : en teinture, tricot, broderie, couture...