« On ne change pas une seule existence mais celles de tous »

Firdose est animatrice chez Fedina (notre partenaire en Inde) depuis 13 ans et s’occupe de la coordination des groupes d’action, à l’origine de nombreuses actions pour la reconnaissance des femmes dans la société indienne.

Comment procédez-vous pour inciter les femmes à rejoindre le groupe ?

Nous nous rendons d’abord directement chez elles, c’est ce qu’on appelle les « house visits » ou les « street meetings ». On discute devant la porte ou dans la rue. Si elles sont convaincues, elles vont alors venir aux « réunions de quartier », où on échange sur leurs problèmes, sur leurs conditions de travail. On constitue le groupe au niveau de la réunion de quartier. Chaque groupe va élire une déléguée. Fedina ne peut pas les choisir, seules les membres du groupe peuvent le faire, elles doivent choisir quelqu’un qui parle avec force et partage leurs demandes. Notre philosophie, c’est que les déléguées organisent l’action des femmes et partagent l’information avec tout le monde et pas seulement avec deux ou trois personnes. Alors on pourra transformer la communauté, puis la société, notamment au niveau des castes et de l’inégalité entre hommes et femmes. On ne change pas une seule existence mais celles de tous, c’est pour ça que tous les membres du syndicat doivent se mobiliser.


Firdose, devant le National Game Village à Bangalore, lieu de résidence de la classe supérieure où travaillent de nombreuses employées de maison.

Pourquoi l’action en collectif est-elle nécessaire ?

Il est arrivé qu’une personne, seule, aille demander un jour de congé hebdomadaire, ses employeurs ne lui ont rien donné. Par contre chaque fois qu’on y va en groupe, avec 100 ou 200 personnes, les employeurs ont peur. Ils ont peur que le phénomène soit contagieux et que les autres employées de maison s’arrêtent aussi de travailler. Il y a des règles, il y a un droit du travail mais les employeurs ne le respectent pas. Ils considèrent leurs employées comme inférieures, car celles-ci sont membres de castes inférieures. L’action collective permet un peu d’inverser cette relation.
Mais le collectif permet autre chose. Je vais vous parler du cas de Kasturi, une employée de maison. Elle était au début très réticente. Au fur et à mesure, elle est devenue très assidue à nos réunions, contre l’avis de sa famille, au point de devenir la présidente du syndicat. Se mettre en groupe permet cela, ça permet à une personne de changer sa situation en résistant à la pression sociale, que ce soit venant des employeurs et de la famille. Globalement, les femmes en Inde n’ont pas le respect qu’elles méritent. Les formations que donne Fedina permettent de prendre conscience de son environnement et des moyens de le changer. Elles permettent aussi d’apprendre à coordonner le groupe, sur quand et comment faire des réunions, sur les contributions financières de chacun. Le groupe finit par se gérer lui-même. C’est arrivé que des employeurs viennent dans les locaux de Fedina nous demander pourquoi nous faisions tout ça. S’ils veulent des explications, il faut demander directement aux membres du groupe. Notre philosophie, c’est que les femmes organisent leurs actions et partagent ce qu’elles ont appris avec Fedina avec tout le monde et pas seulement avec deux ou trois personnes. Alors on pourra transformer la communauté, puis la société. »