Haïti : « donner la parole aux paysans »

Pendant deux jours, paysans, animateurs et cadres du Mouvement paysan Papaye (MPP), notre partenaire, se sont retrouvés au centre de formation du mouvement. Estelle Bergerard, responsable gestion de projet et Caroline Kientz, chargée de mission projets sud, ont participé à l’animation de ce temps, dont l’objectif était de donner la parole aux paysans.

Quel est le contexte de votre mission, dans quel projet s’inscrit-elle ?

Estelle Bergerard : En 2014, nous avons démarré un projet de renforcement des formations menées par le MPP qui doit prendre fin en février 2018. Nous travaillons en particulier sur deux formations : une en « animation pour le changement social » et une formation plus technique sur l’agroécologie. Le projet a également un volet « diagnostic » qui a été accompagné par AVSF qui vise à comprendre les besoins et contraintes des paysans pour améliorer leur accompagnement technique. Le troisième volet du projet se concentre sur la mobilisation des groupements paysans créés par le MPP.

Caroline Kientz : Depuis mai 2015, une équipe du MPP qu’a rejointe Sarah Hopsort (volontaire Frères des Hommes en Haïti) a mis en place des outils pour suivre cette mobilisation des groupements. Pour cela, elle a utilisé des méthodes très participatives. Sur la base des informations collectées et partagées, l’équipe a élaboré un diagnostic sur la situation actuelle de ces groupements. De notre côté, nous accompagnons à distance l’équipe du MPP sur l’utilisation de ces méthodes. Nous sommes parties en Haïti la semaine du 13 novembre pour co-animer un atelier de deux jours et demi. L’objectif était de travailler ensemble pour comprendre la place des paysans pour et dans le MPP. Comment redynamiser leur implication ? Comment participent-ils au processus de changement social ?

Qui étaient les participants aux ateliers ?

E.B : De fait, il y avait une majorité de paysans que l’équipe du MPP et nous avions identifiés en amont, il y avait également des animateurs/trices, des techniciens agronomes, des agroécologistes et des cadres du MPP. Le premier enjeu était de se dire que ce n’est pas seulement le paysan qui est acteur de son propre changement, mais que tout le monde a un rôle à jouer. Un autre enjeu était aussi de montrer que des effets de changement sont possibles, et que les paysans sont partie prenante de cette dynamique.

Quel était votre rôle sur place ?

C.K : On avait beaucoup travaillé sur l’élaboration du déroulé pédagogique avec l’équipe en amont de notre mission. En Haïti, notre rôle était surtout de lancer les consignes et d’être le fil conducteur entre chaque temps d’animation (travail de groupe, débats en plénière…).

Qu’est-ce qui vous a particulièrement marqué ?

E.B : En arrivant, on ressentait de l’appréhension de demander aux participants de se projeter dans 5 ans alors que certains vivent dans l’urgence, sans savoir de quoi sera fait demain. Mais j’ai l’impression qu’au contraire, ces jours de formation leur ont permis de souffler et que le fait de se retrouver tous ensemble leur a fait du bien. De mon côté j’ai été touchée et heureuse de travailler directement avec des paysans du terrain, c’est en donnant la parole aux gens que nous avançons.

C.K  : J’ai été vraiment impressionnée par la capacité de résilience des paysans haïtiens qui pendant deux jours se sont engagés en restant positifs malgré tout. Avant de mettre en place ces approches orientées changement, on a toujours une crainte car cela peut paraître très conceptuel, notamment la définition des chemins de changement. Finalement tout le monde a joué le jeu, et plein de choses ont été révélées.

L’actualité d’Haïti est marquée par le passage de l’ouragan Matthew et par les élections qui se sont tenues au lendemain de votre départ. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

E.B : Ce sont les discussions que l’on a eues avec certaines personnes dont le fondateur du MPP (Chavannes Jean Baptiste) qui nous ont permis de nous rendre compte de la situation. En ce qui concerne l’ouragan, le sud du pays a été extrêmement touché matériellement et humainement, mais les dégâts sont visibles partout. Les paysans sont particulièrement vulnérabilisés car la plupart des cultures sont endommagées par l’eau, qui malgré la saison, continue de tomber. Cela questionne l’autosuffisance alimentaire et la capacité des personnes à se nourrir. Il y a aussi l’inquiétude autour du choléra qui se développe rapidement. A propos des élections, nous n’avons pas senti de tensions, même à Port-au-Prince. Pour Chavannes Jean Baptiste il y a un vrai besoin d’une stabilité au niveau gouvernemental, d’un consensus autour d’un président et de son gouvernement car les dégâts post-ouragan ont renforcé l’instabilité du pays.