Haïti : Reconnecter le projet à des enjeux politiques

Sur place en Haïti pendant deux semaines, Violaine Chantrel et Thomas Delalandre, salariés chez Frères des Hommes, nous racontent la genèse du nouveau projet dans le centre du pays et pourquoi il était important de le reconnecter à des enjeux politiques.

Comment a été construite cette nouvelle action avec le Mouvement paysan Papaye ?

Thomas Delalandre (chargé de projet) : Suite au 1er projet (de 2014 à 2018), un évaluateur avait proposé un certain nombre de recommandations. De notre côté, nous avions des pistes de réflexion issues de la méthode pour l’« Analyse du changement social », (qui permet d’observer l’évolution dans la vie des populations participant à un projet et qui avait été expérimentée lors du premier projet - ndr). On s’est d’abord réuni avec le MPP sur place à Papaye pour questionner les recommandations issues de cette évaluation.

Violaine Chantrel (responsable des partenariats internationaux) : Il y a eu de gros débats avec le MPP, et ça nous a permis de cadrer la stratégie du nouveau projet.

TD : On est donc parti sur place une semaine, il y a eu effectivement beaucoup d’échanges avec le MPP, aussi avec Sarah (Hopsort) notre ancienne volontaire en Haïti, qui nous a pas mal orientés sur cette « phase 2 », et un peu avec Gradimirh, un nouveau partenaire du projet. Le MPP est ensuite venu une semaine à Paris, pour 5 jours de réunion.

VC : Avant leur venue à Paris, on avait déjà validé ensemble un cadrage stratégique sur trois grands volets, qu’on a ensuite décliné sous forme d’activités, en abordant le budget, la taille de l’équipe etc…Chacun est ensuite rentré chez soi pour présenter ses propositions, qui étaient collectives, et pour valider les orientations. On a ensuite construit avec Thomas le dossier que nous avons présenté à l’AFD. Au total la construction de ce projet représente un travail de plus de 6 mois

"Au total la construction de ce projet représente un travail de plus de 6 mois".

Qu’est ce qui émergeait des discussions à cette époque ?

TD  : La démobilisation des groupes paysans , c’est notamment ce qui ressortait de cette première analyse du changement social lors du 1er projet. La question était : comment remobiliser les paysans membres des groupes et des brigades agrosylvicoles ? C’était la principale chose.

VC  : Cette analyse du changement social, à laquelle participaient des paysans a fait remonter cette problématique. C’est une méthode qui a été utilisée pour réfléchir de façon participative, avec les paysans à une situation idéale sur leur territoire, et de là sont remontées de leur part des choses à améliorer. Ça a permis de poser certaines questions et le MPP s’en est saisi. Des temps de restitution de ces discussions ont été menés sur place chez d’autres paysans, et Sarah, la volontaire de Frères des Hommes a joué un grand rôle pour cela. Les paysans étaient plus à l’aise pour s’exprimer chez eux, ils étaient en majorité. Ça a permis une approche très participative : « vous avez la parole ». Cette espace d’expression, que les paysans n’avaient pas, a permis de faire remonter des choses pour construire une « phase 2 ».

TD  : Ce qui remontait aussi de l’évaluation était une confusion des rôles entre animateurs, dirigeants des groupements et agroécologistes aussi, ce qui créait une certaine frustration chez les paysans. L’autre constat était la réutilisation des outils de formation. Il y avait des cycles de formation pour les animateurs, les agroécologistes, mais une fois formés il manquait un suivi de ces « acteurs-relais ». Enfin l’évaluation pointait la trop grande distance entre le MPP et les groupements paysans dans la mise en place d’activités économiques ou agroécologiques.

Quelles sont les ambitions du projet ?

TD : Là on va vraiment redescendre au niveau des paysans membres du MPP. Le premier projet portait plus sur le centre de formation du MPP. On va être pour ce second projet au niveau des 80 groupements, des 52 brigades agro-sylvicoles, et donc des paysans membres de ces collectifs, notamment à travers leur engagement à travers ces collectifs. On n’est plus trop sur « l’offre » de formation du MPP mais plus sur la mise en place d’activités par les paysans.

"Là on va vraiment redescendre au niveau des paysans membres du MPP"

VC : On est sur trois gros volets : un qui est sur le renforcement de l’organisation des collectifs (des groupements et des brigades), le deuxième qui est de renforcer l’activité économique dans ces collectifs (la raison de vivre pour un groupement selon le MPP). Le troisième est un volet environnemental qui va toucher des paysans au-delà des membres du MPP pour mobiliser sur des problématiques environnementales, sur tout le territoire, pas seulement dans le groupement.

TD : Le rôle de Gradimirh, le nouveau partenaire du projet, va être d’abord de lancer un diagnostic des activités économiques des groupements pour adapter une activité déjà existante dans tel ou tel groupement ou pour en créer une nouvelle.

VC : Les décisions dans les groupements sont prises collectivement, c’est très participatif. Là où Gradimirh apporte sa plus-value c’est dans l’accompagnement des activités économiques, dans l’adaptabilité de ces activités aux ressources de la zone.

Les actions déjà mises en place ?

TD : Déjà, il y a le recensement des collectifs paysans, qui a démarré sur les deux zones du projet, dans les communes de Hinche et de Mirebalais et le début du diagnostic fait par Gradimirh sur les la fonctionnalité des groupements et des BAS. Ils font le tour des 80 groupements et de 52 brigades, c’est un travail considérable.

Quelle est la place du collectif dans les projets ?

TD : Elle est essentielle, c’est au cœur du projet. Les groupements et les brigades sont au cœur. On s’appuie clairement sur eux.

VC : C’est un projet 100% collectif. Pour le MPP, tout passe par le groupe, avec une idéologie commune, qui peut parfois perturber certains paysans.

En quoi le projet mêle technique et politique ?

TD : Quand on parle d’activités environnementales et agroécologique, il y a une dimension technique, car ça requiert des compétences techniques, un agroécologiste doit forcément maîtriser l’agronomie, pareil pour le savoir-faire économique de Gradimirh mais on vise le modèle de l’autosuffisance alimentaire, et donc un modèle de consommation et donc un modèle de société, qui est alternatif à celui en place, basé sur l’importation de denrées. Pareil, le fait de se mettre en groupe sur une activité, c’est déjà quelque chose de politique. Et le fait de réfléchir, pour ce qui est des activités environnementales, non plus seulement au niveau du groupement mais de la localité, c’est quelque chose de politique.

"On vise un modèle de société, alternatif à celui en place"

Pourquoi vous êtes-vous rendus à Papaye ?

VC : C’était une mission de post-démarrage du nouveau projet, qui a démarré début avril. On a animé des ateliers avec les membres de l’équipe du projet. Ils sont 19, car on touche tous les groupements et les brigades, ce qui demande des ressources humaines. On a travaillé avec eux sur les stratégies du projet.

TD : On a commencé à parler du projet pour avoir une compréhension commune et comprendre ce que l’équipe avait compris des trois volets du projet.

VC : On a aussi questionné l’équipe sur la contribution du projet à la transformation sociale. Pour ça on leur a résumé les 6 priorités de Frères des Hommes et ses partenaires pour la transformation sociale, auxquelles le MPP avait contribué mais qui n’avaient pas été encore restituées à l’équipe. Les discussions ont été vraiment riches, il y avait pas mal de questionnements.

VC : On proposait des pistes de réflexion sur le projet, sur lesquelles ils ont bien réagi. On reconnectait le projet à des enjeux politiques de transformation sociale.

TD : Nouas avons aussi restitué avec l’équipe du premier projet, sous forme de scénettes, les conclusions de la première analyse du changement social. On a réfléchi au dispositif des paysans bénévoles qui vont mettre en place cette méthode dans cette 2ème phase au niveau très local et faire remonter les informations. On a fait un trait d’union entre les deux projets. Et là encore, il s’agissait de pistes de réflexion sur comment on pourrait faire ensemble. Tout en créole.

Quel est l’accompagnement du MPP par FDH ?

VC : Il y a 3 niveaux, le premier est un accompagnement au questionnement stratégique, on va mener ensemble des ateliers sur le collectif : en quoi le groupement et la brigade contribuent à la transformation sociale, en quoi ils sont complémentaires. Quels sont leur autonomie par rapport au MPP ? On va se questionner sur ça et intégrer des éléments mis en avant par l’évaluateur sur le 1er projet et de l’analyse du changement social qu’on avait faite. Le 2ème niveau est un accompagnement sur la formation, sur le suivi post formation des animateurs et des agroécologistes formés pendant le 1er projet. L’idée est que le pôle Form’action de Frères des Hommes les accompagne à créer des outils de suivi et qu’ils puissent accompagner les groupements sur le terrain et comment le MPP va suivre ces groupements. Le 3ème volet est l’analyse du changement social. Ce sera beaucoup le travail de Sarah, en lien avec Thomas, et Alexander Placide du MPP, de mettre en place tout le dispositif de cette analyse du changement.

TD : La 4ème est le groupe de gestion administrative et financière qui va être créé avec Nadia (Ferhan - responsable du Pôle gestion chez Frères des Hommes), moi et le coordinateur du projet, qui a pour but de renforcer les compétences du MPP en gestion de contrat.

Nous terminons par la situation sociale en Haïti, vous avez dû en parler avec les membres du MPP non ?

TD  : J’en ai discuté avec eux les premiers jours de mon arrivée, au moment où la Cour des comptes venait de publier un rapport détaillant les fautes de l’Etat dans la gestion du fonds PétroCaribe . Tout le monde attendait une intervention de Jovenel Moïse, le président, à la télévision. Elle a eu lieu finalement la semaine d’après, il y affirmait qu’il ne démissionnerait pas, ce qui a entraîné de nouvelles vagues de manifestation. Ce que j’ai senti, c’est que depuis les manifestations sur la vie chère, qui ont eu lieu en 2018, ça n’a pas arrêté. Il y a tout le temps des manifestations, très souvent des violences. Au sein du MPP, tout le monde est idéologiquement contre le gouvernement, contre Jovenel Moïse mais tout le monde n’est pas forcément d’accord avec la manière de manifester. Il y a beaucoup de barrages dans les rues qui sont mis en place pour extorquer de l’argent, qui ne sont pas forcément là pour manifester une opposition et qui sont vite contrôlés par des gangs. Ça parait compliqué de manifester pacifiquement. J’en parlais avec des étudiants, ils pensent que les manifestations pacifiques ne marchent pas, elles ne dérangent personne. Après, la crise sociale est aussi liée l’inflation, qui est terrible. La monnaie ne vaut plus grand-chose et tout coûte cher, y compris les produits de base. Dans la ville d’Hinche, il y a eu des manifestations, le MPP peut mobiliser du monde, il y a aussi des partis d’opposition qui veulent bouger.

VC : On sent que même si les membres du MPP sont à titre individuel mobilisés sur PétroCaribe, c’est un sujet assez éloigné des préoccupations des paysans.

TD  : Ce qui est sûr c’est que plus on se rapproche de Port au Prince, plus on sent la tension, surtout les jours qui suivent les manifestations.