Emmanuel Louail, étudiant en agriculture en stage en Inde a rencontré Thanga Raju, alors qu’il témoignait de son parcours de vie, dans le cadre d’un camps, pour des jeunes issus de familles fortement exclues, organisé par Ekta Parishad. Cet homme qui porte sur son visage les traces d’une expérience très douloureuse, a expliqué à ces êtres en devenir, comment la mobilisation individuelle et collective peut conduire à la liberté et à la reconnaissance des droits humains.

« Je suis issu d’une famille de travailleurs liés (bonded labor) qui a vécu dans l’état du Tamil Nadu avant de s’installer dans l’état du Madya Pradesh, situé au centre de l’Inde pendant plusieurs générations. Pour des raisons que je ne connais pas bien, mes ancêtres ont migré vers le Nord à la recherche de conditions de vie meilleures et d’un travail.
Ma famille était vraiment dénuée de tout. Elle n’avait ni maison, ni argent, ni terres pour se nourrir.
Lorsque par hasard mes parents sont arrivés dans le village de Chandatta à 300 km de Bhopal, ils ont demandé un travail dans une carrière car ils ne savaient faire que cela.
Le propriétaire des lieux a prêté de l’argent à mes parents pour subvenir aux besoins vitaux immédiats, de notre famille. En échange, ils devaient travailler pour lui jusqu’à ce qu’ils remboursent cette dette. Ils n’ont pas eu le choix, car il leur fallait un minimum d’argent. Ils sont donc rentrés dans un cercle vicieux sans fin.
Lorsque je suis né, mes parents travaillaient toujours dans cette carrière à casser de la roche à la masse, dans des conditions atroces. En effet, avec le système d’intérêts astronomiques imposé par les « zamindars » (patrons), la dette de mes parents s’était amplifiée. Comme cette dette est héréditaire, à partir de l’âge de 10 ans, à mon tour, j’ai du casser des cailloux au même titre que mes parents. Les conditions de vie et de travail étaient inhumaines.
Je devais casser 500 cailloux par jour. Normalement, cela correspondait à un salaire de 500 roupies par mois mais aucun membre de ma famille n’était payé car notre patron nous disait que cela servait à rembourser la dette ! C’est ainsi que nous nous sommes tous retrouvés dans la condition de travailleurs liés.
Le zamindar s’était arrangé avec un petit commerçant du coin qui nous fournissait 5 kg de riz par personne et par semaine. Le riz était notre seule nourriture. En plus de ça, il nous donnait de l’alcool, histoire de faire passer la douleur des journées de travail mais surtout, pour éviter que l’on puisse se révolter.
Il nous fournissait aussi de vieux vêtements déchirés et sales pour que l’on aille travailler.
Il ne nous a jamais donné d’argent, il pensait qu’ ainsi, nous ne pourrions jamais nous échapper.
Bien entendu, nous avons souvent pensé nous échapper mais nous étions frappés par les hommes de main du « zamindar », dès qu’ils en avaient envie. Ils étaient armés pour nous dissuader de nous échapper. Malgré tout, l’idée me rongeait l’esprit. Tu vois ces marques que j’ai sur les jambes, se sont des marques d’éclats de cailloux qui montrent à quel point on travaillait dur !
Nos femmes, nos filles étaient violées tous les jours et battues au bon plaisir du « zamindar ». Si elles ne lui convenaient pas, elles étaient contraintes et forcées de travailler de la même manière que nous. C’était ignoble ! Ces gens étaient comme des « tigres ». Ils n’ont pas de coeur, pas de sentiments ! Ils sont inhumains et ont détruit nos vies. Un jour, je me suis échappé seul, sans rien, ni personne. Je n’en pouvais plus de cette torture que l’on nous imposait tous les jours. De toutes façons, je ne pouvais pas connaître pire situation que celle que je connaissais alors !
J’ai vécu de petits travaux au noir qui m’ont permis de survivre. J’ai du laisser ma femme et toute ma famille derrière moi. Je savais que nous n’étions pas les seuls dans cette situation. J’ai eu vent que dans un village proche du nôtre, 80 familles vivaient, dans une situation similaire. J’ai donc commencé mon enquête à partir de là.
Durant 8 ans, j’ai rencontré seul, à travers toute l’Inde, 15 000 personnes dans notre situation. Dans chaque endroit que je traversais et pour chaque cas de violation des droits, je collectais des témoignages. Le nom précis des villages et les conditions exactes dans lesquelles ces gens vivaient.
Un jour, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a dit qu’un certain Rajagopal combattait aux côtés des paysans sans terre et des travailleurs liés. Il m’a dit qu’il fallait que j’aille le voir pour lui parler de ma situation et de mon expérience de 8 ans. Rajagopal m’a dit qu’il allait prévenir la police. Ainsi, 8 ans après mon départ, ma famille a enfin été libérée ainsi que les 15 000 autres personnes rencontrées. Les « tigres » eux, n’ont toujours pas été inquiétés par la justice ! Aujourd’hui, à 47 ans, je vis avec ma famille, près de Pondicherry et j’aide une association.
Alors, « Janadesh », bien sur que j’y participerai ! Je sais que si j’ai rencontré à moi seul 15 000 personnes dans cette situation, il y en a beaucoup d’autres qui vivent encore aujourd’hui, dans ces conditions. Regardez le village où nous sommes, tout le monde vit dans les champs mais personne n’a de « patas » (droit a la terre).
Personne ne possède ce droit à la terre donc, tout le monde travaille pour des propriétaires !
Moi qui ai connu cette situation dans les carrières de pierre, je sais que dans l’état du Tamil Nadu, ce sont des milliers d’autres personnes qui connaissent cette vie dans les champs de riz. Dans les autres états du pays, c’est la même chose !
Un des problèmes est qu’en Inde, il n’y a pas une législation unique qui régie l’accès à la terre. Il y en a plusieurs et elles sont parfois contradictoires !
Comment inquiéter ces « tigres » s’il n’y a rien pour les empêcher d’agir comme ils le font ?
Je sais que « Janadesh » va changer beaucoup de choses pour ces millions de personnes humiliées et bafouées dans leurs droits. Cet type de « padyatra » (Marche) a déjà fait beaucoup pour les populations pauvres de l’Inde !
Nous devons lutter car cette souffrance ne peut plus durer ! »
Propos recueillis par Emmanuel Louail
Traduction du tamoul par Krishna Kumar
Village de Nagappatinam - Etat du Tamil Nadu
Août 2006









