Pourquoi Frères des Hommes soutient l’accès à la terre

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Au Nord comme au Sud, la question de l’accès à la terre devient un sujet de plus en plus sensible.

La terre à vocation nourricière est aussi un attribut du pouvoir économique, social et politique. Enjeu de conflits, la terre est parfois un espace sacré et par-delà les différences culturelles ou de contexte, elle se présente comme un déterminant essentiel de l’identité humaine à travers le sentiment d’appartenance. C’est pour toutes ces raisons que l’accès à la terre, certes selon des modalités différentes, constitue un enjeu central dans tous les pays du monde.

L’Afrique, malgré l’image de grands espaces, est de plus en plus confrontée à un manque de terres car sur le continent alternent zones de faible densité et zones extrêmement peuplées. Outre ces disparités de densité, les conditions naturelles peuvent aussi expliquer les carences foncières qui touchent certaines régions. Les zones arides, peu propices à l’agriculture, sont une réalité mais il existe aussi des régions qui regorgent de ressources naturelles, potentiellement agricoles, inexploitées. Quel que soit le contexte (terre de mauvaise qualité, forte densité de population), la raréfaction de la ressource foncière est une réalité. Nombre de conflits – nationaux ou internationaux – et de difficultés auxquels est confrontée l’Afrique s’ancrent dans cette réalité.

En Afrique de l’Ouest pré-sahélienne et sahélienne, le sol n’est pas toujours fertile, c’est pourquoi terre et eau sont des facteurs de production qu’il convient de gérer avec efficacité et prudence. La pression foncière s’accroît au rythme de la démographie car les faibles performances de l’agriculture poussent les paysans à accroître les surfaces cultivées et à raccourcir les temps de jachère. Ce faisant, la terre s’épuise et de nouveaux fronts pionniers doivent être mis en valeur, souvent au détriment de la forêt ou d’autres espaces naturels essentiels pour la préservation de la biodiversité (mangroves par exemple).

L’exode rural ne fait pas baisser cette pression foncière en milieu rural car la croissance démographique compense les pertes dues à cet exode et les villes qui s’étendent grignotent les terres à leur périphérie. Les conflits qui s’en suivent sont d’autant plus difficiles à gérer pour les populations que différentes normes juridiques ont cours. De manière générale, deux formes de gestion du foncier coexistent en Afrique : un mode dit traditionnel qui a cependant beaucoup évolué et n’est ni figé ni archaïque et un mode dit moderne, hérité de l’administration coloniale. La différence majeure entre les deux réside dans le fait que le droit coutumier n’a pas établi la propriété privée de la terre qui est considérée comme un bien collectif dont l’usufruit peut être donné à une personne et transmis de cette personne à ses enfants. Il n’y a pas là l’idée d’une appropriation pour toujours sans remise en question. Ce mode qui a fait la force des sociétés africaines grâce à une gestion ouverte et tolérante de la terre est aujourd’hui la cause de bien des difficultés dans certains pays où des personnes d’origine étrangère se voient chassées des terres qu’elles occupent et qu’elles ont mises en valeur parfois depuis plusieurs générations. De plus, beaucoup utilisent tantôt l’un tantôt l’autre système pour justifier leur présence sur une terre. Il en résulte une confusion génératrice de conflits au sein des communautés.

L’enjeu aujourd’hui, auquel nos partenaires sont associés, est de réfléchir à de nouveaux modes de gestion du foncier qui sans faire table rase des pratiques ancrées dans les populations puissent assurer à chacun une certaine sécurité foncière. Cela passe par la mise en place d’un dialogue constant qui ne concerne pas que le monde rural mais aussi les villes dans un souci de gestion du territoire. Dans la région des Grands Lacs, la problématique de l’accès à la terre est particulièrement grave car l’importante densité de certaines zones rurales hypothèque lourdement les perspectives de développement. De fait, les conflits qui endeuillent cette région sont en grande partie liés à cette question de l’accès à la terre, non plus cette fois au niveau local de communautés mais entre pays même.

En Amérique latine, la question foncière se pose également de façon très différente selon les régions. Dans certains pays, les difficultés d’accès à la terre pour les petits paysans sont à la fois criantes et paradoxales. En effet, pour prendre le cas du Brésil, des millions de sans-terre sont condamnés à la pauvreté et à un salariat agricole indécent. Par manque ou absence totale de terre à cultiver, ils sont souvent contraints à l’exode vers les bidonvilles et parfois même au travail esclave. Face à eux, une minorité de grands propriétaires accaparent des surfaces immenses pour y pratiquer des activités agricoles ou pastorales souvent extensives, parfois pour les laisser incultes. La terre est ici un élément fondamentalement constitutif des pouvoirs économique et politique pour des élites peu enclines à partager les richesses de ce pays. Des situations aberrantes résultent de cet état de fait comme l’exploitation de fronts pionniers défrichés dans des zones dont l’intérêt au regard de la biodiversité devrait empêcher la destruction. De plus, il s’agit souvent de zones occupées par des indigènes qui ont su développer des modes de vie adaptés au milieu naturel et qui sont donc également menacées par les pratiques actuelles. Dans ce contexte préoccupant, le manque de volonté politique et l’opposition farouche des propriétaires terriens freinent toute avancée dans le sens d’une répartition de la terre plus équitable au profit des petits paysans.

Dans d’autres pays du continent, on retrouve l’influence de diverses conceptions amérindiennes des relations à la terre telle que celle de la Pacha Mama des Andins qui, bien souvent, entre en dissonance avec les modèles de propriété privée importés par les colons européens. Il en résulte là aussi des conflits plus ou moins virulents concernant à la fois l’utilisation de la terre mais aussi des ressources souterraines notamment en eau et minières.

Les mouvements de paysans latino-américains sont donc engagés dans d’importantes luttes pour promouvoir l’accès à la terre. Mais elles se heurtent régulièrement à des oppositions violentes comme par exemple en 1996 à Eldorado dos Carajás au Brésil où 19 paysans sans terre furent assassinés lors d’une manifestation organisée par le Mouvement des sans-terre (MST), le plus important mouvement de lutte pour la réforme agraire au Brésil dont Frères des Hommes est partenaire depuis plus de 20 ans.

En Asie enfin, les paysans sont également confrontés au manque de terres. De nombreux pays ont, à plusieurs reprises, mis en avant l’objectif de redistribution des terres là aussi concentrées dans les mains de minorités détentrices de divers attributs du pouvoir aussi bien politique, économique ou militaire. Pourtant, tous les processus de réforme agraire ont en grande partie échoué dans les pays dans lesquels Frères des Hommes appuie des partenaires. La répartition des terres a continué d’obéir à une logique de concentration, soit au profit de multinationales spécialisées dans les cultures de rente, soit au profit de moyens ou grands propriétaires engagés dans ces mêmes types de cultures ou dans la production vivrière intensive. Ainsi, les paysans indiens, indonésiens, philippins et pakistanais restent dans leur grande majorité des paysans sans terre cantonnés au statut d’ouvriers agricoles ou condamnés à un exode vers des villes qui n’offrent guère plus de perspectives. Outre ce déséquilibre entre monde rural et monde urbain, cette pression foncière est également à l’origine de graves atteintes à l’environnement car la déforestation est souvent une réponse au manque de terre. Il en résulte également une marginalisation et une disparition progressive de communautés indigènes.

Face à cette situation, les partenaires de Frères des Hommes, notamment Ekta Parishad en Inde et KPA (Consortium pour la réforme agraire) en Indonésie, restent fortement engagés dans les combats en faveur à l’accès à la terre.

Mise à jour: mardi 29 juillet 2008
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