Dans un quartier pauvre de Mirpur Sakro au Pakistan, un vieil homme se lève au milieu du public, les yeux emplis de larmes. Il est bouleversé par la pièce Aurat Ki Kahani (Histoire de femmes) à laquelle il vient d’assister. « Si l’héroïne de la pièce est arrivée à briser ses chaînes et à se libérer du joug de son mari, alors je peux aller voir ma fille et lui dire d’en faire autant » dit-il. Dans un pays où le droit des femmes est souvent bafoué, des représentations théâtrales telles que celle-ci peuvent avoir un impact très fort sur les populations. Le groupe d’action culturel Tehrik-e-Niswan [1] à l’origine de cette pièce en est persuadé, l’action qu’il mène peut changer les mentalités !
C’est en réaction à la montée des discriminations envers les femmes qu’un mouvement féminin se forme dès les années 1980. Son activité repose sur les arts vivants ; rien d’un hasard à en juger par l’expérience de Sheema Kermani, militante et danseuse de renommée mondiale qui déclare avoir retrouvé sa dignité de femme en dansant [2]. La pratique de la danse permet de combattre les asservissements imposés aux jeunes filles, leur position d’infériorité et la relégation de leur propre corps au secret. Des créations telles que Qui suis-je ? , spectacle mêlant danse et théâtre, permettent de lever le voile sur des sujets comme la violence envers les femmes ou la polygamie.

Une troupe de comédiens bénévoles voyage de villes en villages avec ses représentations. Nécessitant des faibles moyens, le théâtre est un art que l’on peut facilement mettre en place. En outre, dans un pays où l’accès à l’éducation est restreint et où radio et télé sont sous contrôle de l’Etat, il offre un peu plus de liberté. Pour montrer du doigt le carcan moral de la société pakistanaise, les pièces présentées portent souvent sur des thèmes issus de la vie réelle. Le théâtre mobile permet d’aller dans des endroits reculés et de donner aux populations, même les plus défavorisées, l’accès gratuit aux représentations. Adressées à un public majoritairement féminin, chacune est suivie d’un dialogue avec les comédiens qui permet d’appuyer la réflexion engagée à travers la fiction.
Pour favoriser la participation progressive des habitants, Tehrik-e-Niswan décide dès 1997 de jouer régulièrement dans un nombre limité de communautés villageoises. Deux productions théâtrales sont présentées chaque année ; en fonction des moyens dont elles disposent, elles peuvent atteindre une fréquence d’une fois par semaine. Le combat pour le droit des femmes ne doit pas seulement être conduit à un niveau politique et légal : un changement ne peut être significatif et durable que s’il est accompagné d’une prise de conscience. La mise en cause des traditions dans le combat pour l’émancipation des femmes invite à user d’instruments culturels.
Une adaptation de la tragédie grecque Lysistrata d’Euripide [3], où les femmes décident la grève du sexe tant que leurs hommes feront la guerre, a été vivement critiquée. Le groupe a déjà eu affaire aux pouvoirs religieux locaux clamant l’obscénité et l’atteinte à la religion ; des annonces le condamnant sont même parfois faites depuis la mosquée. Malgré tout, des retours positifs par des chefs de communauté, hôtes et organisateurs, confortent les membres de Tehrik-e-Niswan dans leur engagement : les jeunes femmes y auraient gagné en confiance et en conscience, et s’exprimeraient plus librement. De plus, tandis qu’une chorégraphie dépeignant la position des femmes au Pakistan sera présentée par Sheema Kermani lors de la « Journée mondiale de la femme » [4], la demande de spectacle de plus en plus forte et le public toujours plus nombreux sont une preuve supplémentaire des victoires de l’art dans l’évolution des mœurs.
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