« Ras le bol des grandes propriétés agricoles » clament haut et fort les populations indigènes. En Bolivie, 87% des terres agricoles sont aux mains d’à peine 7% des propriétaires. Mais les choses bougent : ces paysans ont décidé de soutenir le président de la République en marchant jusqu’à La Paz, capitale du pays, unis sous l’égide de leurs organisations respectives comme la CSUTCB, la CIDOB ou encore le MST [1] -Bolivia. En hissant Evo Morales au pouvoir en juin 2005, les millions d’indigènes boliviens ont désormais une assise politique pour récupérer les terres non cultivées du pays. Evo Morales souhaite en effet appliquer la réforme agraire de 1953 et accorder des terres aux indigènes.

Des milliers de paysans indigènes ont donc sillonné pendant plus de trois semaines les différentes routes du pays avec pour unique objectif d’atteindre la capitale. Ces familles ont bravé les pires conditions climatiques : pluies incessantes, foudre, neige, froid intense. Malgré la présence de médecins, « de nombreux collègues sont tombés malades à cause du temps qui a constamment changé » souligne José Ortiz, président de l’Association des peuples indigènes de La Paz [2]. Même s’ils ont malheureusement coûté la vie à certains d’entre eux, tous ces déboires n’auront jamais ébranlé la volonté de paysans et paysannes, comme Delfi Mancilla qui a traversé la montagne à pieds avec ses fils de 3 ans et de 9 mois.
Cette détermination sans faille part d’un constat d’injustice. Suite à la loi de 1953, les communautés indigènes, qui représentent plus de 70% de la population, n’ont reçu que des terres de faible rendement et de petite taille baptisées depuis surcofundio [3]. Dans le même temps, les latifundistas [4] ont quant à eux bénéficié de près de 95% des terres distribuées par l’Etat entre 1953 et 1992, récompensant ainsi leurs amitiés politiques avec les dictatures au pouvoir. L’ironie de la situation, c’est que ces terres sont bien souvent inexploitées, leurs propriétaires préférant les hypothéquer pour spéculer : l’argent travaille, pas la terre. Ce sont justement ces espaces improductifs que E. Morales souhaite rendre aux indigènes, soit 14 millions d’hectares.
Le 28 novembre 2006, dans la ville d’El Alto, à deux pas de la capitale, toutes les communautés indigènes se retrouvent après 460 km de marche pour certains. Près de 4000 paysans entrent alors dans La Paz. Rassemblés sur la Place des Héros [5], non loin du palais présidentiel, les manifestants enjoignent l’opposition d’étudier le texte de loi. En effet, par son absence lors des sessions parlementaires, celle-ci empêche l’unique chambre législative du pays de statuer sur le sujet. Après avoir respecté une minute de silence à la mémoire des compañeros décédés durant la marche, les différents leaders syndicaux commencent par fustiger le système agraire : « Nous ne voulons plus être exploités », ou encore « L’humiliation, ça suffit ».
Forts du soutien du gouvernement qui brandit la menace d’un décret présidentiel, des milliers d’hommes, femmes et enfants investissent pacifiquement la Place Murillo, située en face du Sénat, pour demander la réouverture des sessions suspendues. Preuve que le peuple est souverain, la loi de reconduction communautaire de la réforme agraire est finalement votée dans la soirée grâce au vote de trois députés de l’opposition. La Paz peut alors faire la fête malgré la fatigue et les kilomètres. « Beaucoup de terres dans peu de mains et beaucoup de mains sans terre, c’est impossible », a dit E. Morales. La mobilisation de milliers de paysans aura démontré qu’effectivement, c’est impossible.
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Résonances Latino-Américaines N° 10 - Janvier 2007









