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Inde. Jean-Pierre Dardaud, de l’ONG Frères des hommes, fait le point sur l’impact de la mobilisation sans précédent des villageois sans terre l’an dernier. Il y a un an, Ekta Parishad, vaste réseau d’organisations paysannes indiennes, lançait la marche Janadesh à laquelle 25 000 villageois sans terre, issus des basses castes, intouchables et populations tribales, ont participé. Parti de Gwalior dans le Madhya Pradesh, le cortège a atteint Delhi trois semaines plus tard. Jean-Pierre Dardaud, qui était parmi les marcheurs et se trouve être un fin connaisseur de l’Inde où il a séjourné plusieurs années, dresse le bilan de cette intiative pour l’Humanité.
Quels ont été les effets les plus significatifs de la mobilisation Janadesh ?
Jean-Pierre Dardaud. Ce fut en premier lieu l’adoption d’une loi concernant spécifiquement les droits des populations tribales, soit 80 millions de personnes. Ce sont des populations en grande précarité parce que menacées en permanence d’être expulsées des terres qu’elles occupent traditionnellement en bordure des zones forestières. Leurs droits ancestraux ont été actés dans la législation indienne qui leur reconnaît désormais officiellement le droit d’y vivre. La marche a été le grand déclencheur de cette reconnaissance ; c’est historique. Cette question tribale avait été mise sous le coude au moment de l’indépendance de l’Inde en 1947 et n’avait jamais été réglée depuis. La marche a lancé le débat public sur ce point et créé un rapport de force sociale et politique qui a permis une décision politique positive.
Quelle est la prochaine étape ?
Jean-Pierre Dardaud. Elle est en cours. Elle concerne la reprise et l’amplification des mobilisations paysannes au niveau local. À l’issue de cette marche, d’autres mesures ont été prises comme la constitution d’une commission paritaire - pouvoir public et société civile - pour piloter et superviser l’attribution des terres à des familles pauvres. Cette commission doit travailler sur des points précis comme les régimes de compensations lorsqu’il y a réquisitions de terres à des fins industrielles ou d’urbanisme. L’idée d’une compensation terre contre terre et non plus le recours au seul échange monétaire fait son chemin. Mais cette loi ne peut se concrétiser qu’avec une forte mobilisation. Ces dispositions sont prises au niveau de l’Union indienne mais leur mise en application diffère selon les États et les rapports de forces locaux. Au Madhya Pradesh, les avancées sont plus significatives du fait d’une forte présence historique du mouvement Janadesh. Les litiges fonciers en suspens sont au nombre de centaines de milliers et opposent paysans et grands propriétaires.
On est au coeur du débat sur la relation entre usage des terres agricoles et développement industriel…
Jean-Pierre Dardaud. L’Inde a connu ces deux dernières décennies des grands centres de tension autour de ce problème ; comme au Bengale, près de Calcutta avec la réquisition de terres agricoles pour installer une usine automobile Tata. La question posée aujourd’hui en Inde, et dans beaucoup d’autres pays à forte population rurale, est celle de l’équilibre à trouver dans les stratégies de développement entre développement industriel et développement de l’agriculture, principalement la vivrière. La marche Janadesh s’inscrit dans le débat actuel sur les usages du foncier disponible et contribue à alerter sur la nécessité de préserver la surface agricole utile à la production alimentaire en Inde. Il ne s’agit pas d’un mouvement antidéveloppement industriel mais le constat est là : le développement industriel n’est pas en capacité d’accueillir tous les bras. Il faut dès lors examiner sérieusement le potentiel de développement agricole et rural.
Que vous inspirent les événements dramatiques de Bombay ?
Jean-Pierre Dardaud. J’ai été troublé par la coïncidence entre les attaques de Bombay et la nouvelle politique stratégique développée peu avant par le Pakistan. Le premier ministre pakistanais s’était prononcé pour un gel des dépenses militaires et proposait à l’Inde un partenariat économique en vue de faire de l’Asie du Sud une zone dénucléarisée. Cette coopération entre l’Inde et le Pakistan est souhaitée, dans chaque pays, par une forte majorité de gens. C’est une première constatation. Par ailleurs, j’ai été conforté par la réaction responsable d’une grande partie de la population indienne lors des attentats. On aurait pu craindre une Inde à feu et à sang. Force est de constater que des capacités démocratiques des citoyens ont surmonté les tentatives de division et de tension interethniques. Ce qui me fait dire que les élections législatives qui auront lieu au printemps se joueront plus sur des questions sociales, comme les inégalités ou le chômage, que sur des affrontements intercommunautaires.
Entretien réalisé par Dominique Bari






