Janadesh, de Gwalior à Delhi, 350 km pour l’accès à la terre • Une marche non-violente de 25 000 sans-terre • Frères des Hommes engagé dans une chaîne de solidarités • Des promesses obtenues du gouvernement • Des premières réformes en place • Un message de Rajagopal P.V • Ana Chã du Mouvement des sans-terre brésilien raconte sa participation
« Pép la about » : le peuple est à bout ! comme le dit une chanson populaire haïtienne ; le prix des aliments de base flambe et les populations les plus défavorisées ont de plus en plus de mal à se nourrir. Sans relâche, Frères des Hommes soutient les agricultures vivrières qui permettent aux communautés rurales de vivre dignement de leur travail. Au Sénégal avec l’Union des groupements paysans de Mecké, en Indonésie avec le Consortium pour la réforme agraire, au Brésil avec le Mouvement des sans-terre ou en Haïti avec le Mouvement paysan Papaye, nous apportons les moyens de construire des agricultures paysannes durables, de qualité et couvrant les besoins des populations. Les émeutes de la faim qui ont traversé les continents cette année remettent clairement en cause le modèle agroindustriel et la régulation du marché par « la main invisible », démontrant comment le modèle économique dominant de ces dernières décennies s’est avéré incapable de garantir des conditions de vie décentes à des milliards d’habitants.
L’accès à la terre pour les plus pauvres est un enjeu vital. Ainsi en Inde, 25000 sans-terre rassemblés par Ekta Parishad et marchant sur 350 km entre Gwalior et Delhi, ont obtenu à l’automne dernier le droit pour tous d’accéder à la terre et de vivre de leur travail. Depuis deux ans Frères des Hommes accompagne l’organisation de ce mouvement. La marche Janadesh (la décision du peuple, en hindi) nous a envoyé un message confirmant la capacité des mobilisations populaires citoyennes et non-violentes à obtenir des résultats concrets dans la lutte contre la pauvreté. Rajagopal P.V.et Ramesh Sharma, responsables d’Ekta Parishad, sont venus en France cet été en témoigner lors du Forum international des droits de l’homme à Nantes et du Salon des initiatives de paix à Paris. Nous avons choisi de profiter de ce moment pour partager avec vous la force de cette mobilisation populaire. Parce que Janadesh, c’est la victoire des droits des plus pauvres à accéder à la terre pour disposer de moyens de vivre et de travailler dans la dignité. C’est la preuve qu’il est possible que des populations pauvres se posent comme citoyens à part entière et pèsent sur les politiques publiques qui conditionnent leur vie quotidienne. C’est la preuve que la promotion des droits des plus défavorisés participe au renforcement des droits de tous à l’accès aux ressources naturelles et à l’exercice de la démocratie. Janadesh, enfin, c’est la preuve qu’il est possible de combattre de façon non-violente toutes les formes d’injustice et de pauvreté.
La non-violence est une stratégie efficace pour combattre les injustices
Frères des Hommes est présent en Inde depuis près de 40 ans et accompagne les organisations populaires de la société civile afin que les populations pauvres se posent comme acteurs à part entière de la démocratie indienne : notre soutien à Janadesh s’est inscrit dans la continuité de toutes nos actions. Frères des Hommes s’est mobilisé pour que convergent les solidarités et engagements en appui à Ekta Parishad. Et ce dès la préparation de la marche : information et recueil de dons à l’occasion de l’édition du Témoignages et Dossiers spécial Janadesh en septembre 2006 ; réalisation d’une exposition-photo thématique : « Inde, l’envers du décor : les paysans en lutte pour la terre » ; organisation d’événements publics de présentation de l’exposition photo ; marches de solidarité et de collectes de fonds, réalisation par de très nombreux sympathisants de banderoles d’empreintes de pieds solidaires. Pendant la marche du 2 au 28 octobre 2007, les marcheurs ont porté avec fierté ces banderoles réalisées en France pendant que les médias étrangers relayaient leurs revendications dans le monde entier : les radios, journaux et télévisions français ont été fortement mobilisés par Frères des Hommes avec Peuples Solidaires et la Confédération paysanne. Aujourd’hui, Frères des Hommes reste mobilisé avec Ekta Parishad pour s’assurer que les promesses faites par le gouvernement seront tenues, afin que les paysans sans-terre indiens puissent enfin vivre dignement de la terre.
Les sans-terre indiens veulent vivre
du travail de la terre
Des ruraux, paysans sans terre, ouvriers
agricoles, tribaux, dalits et membres d’associations
ont marché vers le Parlement de
Delhi pour demander l’accès à la terre, et de
pouvoir en vivre. Ils ont exigé du gouvernement
qu’il maintienne
une politique en
faveur de l’agriculture
vivrière en Inde. Car
même si le pays a
engagé dans les années
70 la révolution verte
pour assurer l’autosuffisance alimentaire,
aujourd’hui ce sont les cultures de rente et
d’exportation, le recours quasiment exclusif
à l’achat d’OGM qui sont encouragés dans
le cadre d’une politique qui abandonne les
paysans au profit de l’agro-business. Les
sans-terre ont rappelé que si l’Inde est la
plus grande démocratie du monde, une
partie de sa population reste totalement
exclue du développement économique du
pays et en subit les méfaits : projets immobiliers
et industriels réalisés sur des terres
cultivables, constructions de barrages
inondant les villages et les cultures,
création de zones économiques spéciales
pour les investisseurs industriels qui bénéficient
ainsi de larges exonérations fiscales.
La situation que subissent les Indiens issus
des basses castes et les tribaux chassés de
leur terre, privés de leurs cultures et coupés
de leur activité économique les poussent à
migrer dans les périphéries des villes, où ils
n’échappent pas à la pauvreté. De nombreux
paysans, endettés - notamment suite à la
baisse du prix du coton - ou incapables de
faire vivre leur famille,
se trouvent acculés à
des gestes et engagements
extrêmes : les
suicides se multiplient,
tout comme les adhésions
aux mouvements
armés naxalites qui cherchent à organiser
les paysans pour provoquer une réforme
agraire par des moyens radicaux.
La marche Janadesh a permis à ces
exclus du développement de s’unir et de
montrer à la classe politique indienne les
conséquences de la mondialisation sur les
plus pauvres et leur propre capacité à faire
face aux problèmes agraires locaux. Les
sans-terre indiens proposent l’agriculture paysanne comme première réponse au drame de la faim : en effet, les familles qui disposent
d’une terre et d’un accès libre aux ressources
naturelles cultivent céréales et légumes
pour nourrir leur famille et sortir de la
dépendance et de la précarité. Ainsi, le
développement rural et l’emploi sont des
premières réponses à l’exode rural et à la
paupérisation des habitants.
La non-violence comme mode
de revendication des droits
Si l’accès à la terre est l’enjeu principal de
Janadesh, la marche a réellement été un
modèle d’expression et d’appropriation
de la citoyenneté, preuve de l’émergence
d’une société civile active enracinée dans
les milieux populaires. La marche comme
mode de revendication des droits s’inscrit
au coeur de l’histoire indienne : elle rappelle
en effet l’historique Marche du sel organisée
par Gandhi en 1930, mouvement de
désobéissance civile dans le cadre de
la lutte pour l’indépendance nationale
de l’Inde. Pour les organisateurs de la
marche, Janadesh est fondamentalement
une affaire de démocratie, car ce mode
de revendication propose une alternative
non-violente qui fédère une multitude
de groupes locaux. A la violence des
situations qu’ils subissent au quotidien, ces
citoyens indiens refusent de répondre par
des actions agressives.
Les premiers préparatifs de Janadesh ont débuté en 2005. En octobre 2006, 400 personnes venues de 10 états de l’Inde ont fait le trajet Gwalior-Delhi à pied, comme un avertissement. Ce fut là la première expression publique de Janadesh. Puis pendant une année, la mobilisation s’organise et s’étend : recensement des participants, collecte de riz (création d’une banque de grain) afin de palier l’absence de travailleurs dans les familles au moment de la marche, contributions en roupies pour l’organisation de la marche. Dans le même temps, Rajagopal P.V. et les autres responsables d’Ekta Parishad rencontrent les autorités à plusieurs reprises pour obtenir des engagements. Au final, ce sont trois années de préparation minutieuse dans des milliers de villages, et 25 000 personnes parmi les plus pauvres, dalits et Adivasis, qui finalement marchent vers Delhi.
Les marcheurs sont accueillis
comme des invités
par les populations
Le 2 octobre 2007, date anniversaire de
la naissance de Gandhi, 25 000 ruraux
se mettent en marche vers Dehli, à
350 km de Gwalior, leur point de
départ. Sur l’autoroute, la circulation
frénétique des camions et autres
véhicules est interrompue et remplacée
par la détermination des marcheurs.
L’autoroute devient alors le lieu de
revendication et de vie de ceux qui n’y
accèdent jamais : on marche, on mange,
on boit, on se lave, on dort au bord de la
route. Dans les villes, les marcheurs sont
accueillis par la population avec des pétales
de fleurs et des encouragements. Même si les
marcheurs sont indiens, ils sont pour ceux
qui les accueillent non seulement des « étrangers
» qui viennent de l’autre bout de l’Inde
et qui ne parlent pas la même langue, mais
également des dalits et des « hors castes ».
La figure du marcheur permet d’oublier
langues et castes au profit d’une expression
citoyenne et républicaine : la fraternité
brute s’exprime. Les populations remplissent
les citernes d’eau et accueillent les
marcheurs comme des invités. Dans
le rapport de force politique que la
marche a construit pas à pas, l’accueil
et le soutien populaire qui leur a été
réservés ont incontestablement pesé.
Le 28 octobre 2007, les marcheurs
entrent dans la capitale. Le lendemain,
empêchés d’atteindre le Parlement, encerclés
par la police, parqués dans un terrain sans
eau ni ombre, par une température de plus
de 40°, ils scandent « La prison ou la terre ! ».
Ils avaient programmé de se rendre devant le
Parlement le jour suivant pour un sit-in,
et de jeûner tant que leurs demandes ne
seraient pas prises en considération. Impressionné
par leur nombre et leur détermination,
encouragé par la présence des médias
étrangers, le ministre du Développement
rural a fini par signer avec Rajagopal P.V.
un texte politique annonçant la création
de la commission nationale de la terre. Les
marcheurs ont gagné ! Ils ont ensuite repris
la route, parfois longue, du retour, non sans
avoir fêté leur victoire dans le bras de fer
qui les a opposés au gouvernement.
La mobilisation internationale a pesé en faveur des sans-terre dans leur rapport de force avec le gouvernement
Plus de 250 étrangers venus de 12 pays différents ont également participé à la marche, à titre individuel ou comme représentants de différentes associations de défense des droits humains. Après plus de deux ans de mobilisation en France, cinq militants de Frères des Hommes se sont joints aux marcheurs afin de partager leurs espoirs et apporter les encouragements de tous les sympathisants de Frères des Hommes, notamment à travers les fameuses banderoles d’empreintes de pieds, symboles de solidarité. Ces dernières, portées fièrement par les marcheurs et exposées lors des meetings organisés tout le long du parcours, ont donné courage et force aux sans-terre, ainsi assurés d’un soutien venu de l’autre bout du monde. Les militants de Frères des Hommes ont également partagé sur place leur expérience et leur engagement avec une équipe de France 3 national, pour un reportage diffusé au journal télévisé de 19h. Un large public français a aussi pu ensuite découvrir le quotidien et les luttes des marcheurs grâce au film « La marche des gueux », réalisé par François Verlet et Louis Campana. Janadesh a été aussi relayée en direct dans deux reportages au journal de 20h de TF1 et dans de nombreux articles de journaux, dont une double page dans le quotidien “Libération”. Ces relais vers les médias, organisés par Frères des Hommes avec Peuples Solidaires et la Confédération paysanne notamment, permettant un écho médiatique majeur, ont grandement contribué au rapport de force entre les marcheurs et le gouvernement. La présence des caméras et des journalistes étrangers, mais également des militants du monde entier ont poussé les autorités, soucieuses d’entretenir sur la scène internationale l’image d’un pays démocratique, à proposer une issue positive et sans violence.
Janadesh, les premiers pas
d’un changement
en faveur des sans-terre
Dès le 1er janvier 2008, comme le
demandaient les marcheurs, une
Commission nationale de la terre a été
mise en place. Des représentants d’Ekta
Parishad siègent désormais auprès de
représentants des ministères. En quelques
mois, les travaux de cette Commission
et du comité chargé
de la réforme des
législations agraires
ont déjà produit des
amendements conséquents,
dont l’adoption
du principe
de compensation
« terre contre terre
» pour les familles
expulsées, en lieu et place d’une indemnisation
monétaire dérisoire et aléatoire.
Début 2008, une loi fondant les droits
des populations tribales sur les territoires,
pour l’essentiel forestiers et qu’elles
occupent de manière ancestrale, est entrée
en vigueur : une avancée considérable
pour les 80 millions de personnes
concernées. Grâce aux marcheurs,
7 000 juridictions de traitement accéléré
des litiges fonciers ont également été
ouvertes, dans tous les états de l’Union
indienne.
Frères des Hommes a participé à la
mobilisation pour Janadesh en 2006
et 2007, grâce au soutien de nombreux
donateurs, militants, sympathisants
et partenaires internationaux. L’année
2008 a vu naître les premières réformes
et institutions, premiers résultats
concrets de cette mobilisation : nous
restons pleinement engagés auprès
d’Ekta Parishad et des sans-terre indiens,
pour continuer à les accompagner dans
ces changements et s’assurer de la mise
en oeuvre effective de toutes ces mesures.
Plus qu’un aboutissement, la marche est
à cet égard un commencement.
Un message de Rajagopal P.V., Représentant d’Ekta Parishad à Frères des Hommes« Janadesh a permis de nous rassembler à l’échelle internationale dans une action commune en faveur des populations pauvres et opprimées. La preuve a ainsi été faite qu’une telle convergence d’efforts à contre-courant du statu quo peut déboucher sur des changements importants dans l’orientation des politiques publiques susceptibles d‘améliorer le sort des exclus et des marginalisés. Ce mouvement est un motif de fierté pour tous ceux et toutes celles qui y ont participé, et aussi pour toutes les personnes qui ont manifesté leur solidarité en adressant des courriers comme en collectant des fonds et des empreintes de pieds ! Toute cette énergie créatrice est à la base du succès de Janadesh. Pour votre participation et votre soutien, un immense merci ! » |







