Après avoir été longtemps ignorée, la question de « genre » ou « des femmes » a finalement été intégrée dans l’approche du développement et de la coopération, depuis quelques décennies. Pourtant, malgré la multitude de discours bien intentionnés, la majorité des femmes, qui représentent pourtant la moitié de l’humanité, se trouve toujours dans une situation de grande fragilité et de marginalité. Longtemps cantonnées à un statut de mère, d’épouse, de force de travail non rémunéré et de « gestionnaire » de la pauvreté, elles ont au mieux été envisagées comme un vaste sousensemble de populations vulnérables pour lequel il suffisait de mettre en oeuvre des projets spécifiques et trop souvent ponctuels. Qu’en est-il de la question essentielle de la reconnaissance et de la défense des droits sociaux, politiques, économiques et culturels dus à tout citoyen ? Pourquoi ne pas intégrer les femmes dans une réflexion stratégique globale du développement ? Frères des Hommes a cheminé dans cette voie depuis les années 70. Ainsi, nous soutenons la lutte contre la pauvreté par le développement économique et la défense des droits humains sans distinction de sexe, de nationalité, d’appartenance culturelle ou religieuse. Frères des Hommes n’appuie pas des projets catégoriels mais plutôt des actions visant à transformer en profondeur les mécanismes générateurs d’inégalités et d’exploitation, tels que l’accès arbitraire aux ressources naturelles, l’analphabétisme, l’absence de formation technique, l’endettement, la discrimination, le repli communautaire, la domination et la violence politique et domestique, la désinformation, etc. Ainsi, dans le cadre de nos projets, nous veillons à ce que les femmes soient partie prenante dans la définition des stratégies, le choix et les modalités d’actions, les prises de décision, les actions concrètes et les négociations avec les autorités. Les femmes « actrices-bénéficaires » de nos projets sont appréhendées comme des « sujets sociaux » dont la revalorisation personnelle (identité, valeur, statut…), le développement des compétences techniques professionnelles et la meilleure compréhension des mécanismes de prise de décision jusque là vécus comme une fatalité, sont essentiels. Emancipées au niveau individuel et collectif, elles peuvent participer à l’espace public et contribuer ainsi à des mutations sociales, économiques et politiques, indispensables à l’émergence de sociétés plus justes et solidaires au Sud comme au Nord.
INDONESIE
Une citadine engagée au coeur des campagnes indonésiennes
Hilma Safitri est issue de la classe moyenne urbaine et engagée de longue date auprès des populations rurales. Après des années de bénévolat, elle est maintenant chargée du développement des centres de ressources et de la mise en réseau d’organisations paysannes au niveau national et international au sein de l’association Pergerakan, membre du Consortium pour la Réforme Agraire (KPA), partenaire de Frères des Hommes en Indonésie depuis 1997.
Comment avez-vous découvert le monde rural indonésien ? J’ai suivi une formation en anthropologie. Au long de ce cursus, j’ai réalisé de nombreuses « études de terrain » et j’ai choisi de les orienter vers le monde rural qui m’a toujours intriguée et attirée. Ainsi j’ai pu voir comment se passait la vie dans les campagnes. J’avais toujours vécu en ville et je ne savais pas que l’on pouvait vivre sans électricité, sans eau courante ou cuisiner au feu de bois. Ces expériences inoubliables m’ont permis de prendre conscience des problèmes existants dans ce milieu et m’ont donné envie de travailler avec la population paysanne. Ce qui m’a le plus marquée sur le terrain ce sont mes rencontres avec les femmes et leur générosité. Elles m’ont souvent promis que le jour où elles obtiendraient une terre, elles m’en donneraient une partie pour me remercier de mon travail. Il y a tellement de femmes « sans-terre » en Indonésie que quand cela arrivera, je serai l’un des plus gros propriétaires terriens du pays ! Mon expérience auprès de KPA m’a permis de mieux appréhender les politiques agraires en Indonésie. J’ai trouvé très intéressante et percutante leur stratégie qui consiste à mobiliser à la fois le gouvernement et les organisations paysannes pour faire avancer la réforme agraire. La majorité de la population indonésienne vit en milieu rural et il est difficile d’imaginer la situation à laquelle ces gens font face. Ils trouvent difficilement de quoi manger et c’est une lutte quotidienne pour survivre. Cette situation est impensable lorsque l’on sait que dans les villes, la plupart des gens trouvent facilement ce dont ils ont besoin, notamment la nourriture. Qu’en est-il du statut social des femmes dans votre pays ? En milieu rural, elles dépendent toujours des hommes. Selon la loi, elles ont le droit de posséder la terre, mais en réalité de nombreux obstacles les en empêchent. Pour les femmes urbaines, il est plus facile de travailler dans le secteur privé que dans les institutions gouvernementales où elles restent une minorité. La nouvelle loi sur les quotas féminins au sein de ces institutions est une opportunité pour nous et j’espère qu’elle permettra de faire évoluer la situation.
COTE D’IVOIRE
Activités économiques et exercice de la citoyenneté : un défi à relever
S’émanciper par l’activité économique et prendre conscience de ses droits et de ses devoirs de citoyenne, dans un contexte de guerre larvée, tel est le défi relevé par les femmes ivoiriennes membres de la Fédération pour le Développement du Secteur Informel (FEDESI), partenaire de FDH depuis 1994, année de sa création. Ignace Guessehi, actuel directeur, témoigne de ce chemin semé d’embûches.
« La place des femmes est très importante et dynamique au sein de la FEDESI. Sur les 12000 membres que nous comptons, au moins 80% sont des femmes. Sur les sept membres qui composent notre conseil d’administration, trois sont des femmes. [...] Les femmes ont pu s’imposer au sein de la FEDESI et plus largement, parce qu’elles sont crédibles. La très grande majorité des prêts qui leur sont octroyés sont remboursés. Cela leur a donné une autonomie dans leur foyer et elles prennent leurs responsabilités pour pouvoir mener d’autres actions au sein de leurs familles. Elles participent aux frais de scolarité des enfants, à la nourriture. Sortir de chez elles n’a pas été simple au début. […] Nous devions expliquer comment se regrouper est aussi un moyen de s’entraider tant sur le plan social qu’économique. Certains maris nous attendaient au tournant ! […] En Côte d’Ivoire, depuis 2002, nous vivons dans un contexte de guerre larvée et nous sommes actuellement dans une période électorale. La FEDESI fait donc de la sensibilisation préventive car nous voulons que nos membres prennent garde aux manipulations. Nous leur disons qu’elles sont citoyennes et doivent exercer leur plein droit de faire leur choix. Leur vote doit être l’expression de leur volonté. Il n’est pas question qu’elles se fassent acheter. Si on vous donne de l’argent en contrepartie d’un vote, le lendemain du vote on sait que l’on n’a pas exprimé son choix. Toute femme, toute personne humaine a droit à la parole. Nous travaillons sur la question de la responsabilité en tant que citoyenne. La FEDESI les forme pour prendre la parole devant les autorités afin que leurs points de vue soient pris en compte. Elles ont une responsabilité en tant que femme, acteur social et économique, et en tant que mère ! […] Cette situation de guerre est inédite pour tous les Ivoiriens. […] Des jeunes enfants ont été poussés à prendre les armes contre untel et untel. […] La femme qui vit avec son fils devait lui dire l’importance, la gravité de la guerre et de la violence. […] Grâce à l’explication, la libération de la parole et les débats, on peut dénouer des situations et désamorcer la violence. Il y a de multiples façons d’accéder à une capacité de réflexion. Pour les adultes cela passe par l’expérience, pour les enfants et les jeunes, l’éducation a un rôle crucial à jouer. Au sein de la FEDESI, on attache une importance particulière à l’accès à l’éducation pour les enfants et surtout pour les filles qui sont plus discriminées. […] Aujourd’hui parmi nos membres, même les mères qui ne savent ni lire, ni écrire […] incitent leurs filles à aller à l’école. Ceci est une vraie révolution ! […] »
PEROU « Nous sommes des guerrières ! »
Carmen Verastegui-Muñoz a 40 ans et vit en zone semi-urbaine à quelques dizaines de kilomètres de Lima, la capitale.
« Je vis avec mon mari et mes cinq enfants. Dès l’âge de 14 ans, j’ai appris la couture auprès d’une dame qui m’a enseigné les rudiments du métier. Ensuite, j’ai suivi une formation sur les processus de production, le contrôle-qualité, le marketing et le service aux clients, dans un institut de formation en confection. A la maison, mon mari et moi avons monté un petit atelier de couture, de teinture et de dessin de modèles. J’y passe parfois jusqu’à 11 heures par jour. En cette période de janvier à avril, il y a malheureusement beaucoup moins de travail alors c’est très difficile de payer les factures d’eau, d’électricité, d’achat de tissus ! Par exemple, les directeurs de quelques écoles alentours nous confiaient la réalisation des uniformes scolaires mais comme les parents ne peuvent plus les payer, nous avons perdu ces commandes ! Notre famille est dans une situation de survie en ce moment. Dans notre quartier, toutes les familles vivent comme nous. Nous travaillons pour subvenir à nos besoins les plus élémentaires et rembourser nos dettes auprès de la banque. Nous ne pouvons rien économiser. Par exemple, nous souhaiterions nous payer une protection sociale pour couvrir tout accident qui pourrait survenir au moins pendant notre travail mais nous n’en avons pas les moyens ! Ces derniers temps pour la gestion de l’atelier, j’ai passé le relais à mon mari car c’est très stressant de gérer une telle précarité. Nous avons décidé de le faire à tour de rôle pour mieux supporter la situation. En plus de mon travail, je m’occupe des enfants et je gère la maison. Alors à nous les femmes, on ne doit pas nous dire que nous sommes inférieures aux hommes ! Les tâches ménagères devraient être mieux partagées. Nous luttons, nous sommes des guerrières ! Nous sommes capables de résoudre n’importe quel problème ou conflit. Même si nos maris sont trop machos pour le reconnaître, nos capacités sont bien réelles ! »
Témoignages et dossiers N°93 Mars 2007














