Témoignages et Dossiers : Quelles sont vos priorités en ce début de la seconde phase du programme mené avec Frères des Hommes ?
Duarte Barreto : En février dernier à Bangalore, lors d’une réunion de représentants de tous nos groupes locaux nous avons décidé de recentrer nos actions sur 4 priorités essentielles : l’amplification de la syndicalisation de nos membres, la poursuite de notre combat en faveur de l’application de la législation du travail et de l’accès à la terre et, le maintien de notre lutte contre les discriminations des dalits et des femmes. Intégrer les droits économiques et syndicaux à notre combat pour les droits civiques de toute personne marginalisée a toujours été central pour Le Réseau. Quand on évoque les bidonvilles et la pauvreté dans les campagnes on parle de beaucoup de choses mais pas du droit du travail ! Pourtant, cette pauvreté trouve racine dans la situation économique. Ces gens n’ont pas de travail. Quand ils en ont, il est irrégulier, exercé dans des conditions très ingrates et toujours mal payé. Dans mon pays, 8% seulement de la population active est dans le secteur formel ! Même les petits paysans qui ont pu récupérer une terre, souvent petite et de mauvaise qualité, doivent 80% de leurs revenus au travail comme ouvrier agricole ou dans la construction par exemple. Un nombre croissant d’entre eux se suicident faute de pouvoir rembourser leurs dettes. Certains ouvriers agricoles sont de vrais serfs ! Être battu est très courant et être tuer, ce n’est pas rare ! C’est pourquoi, je dis souvent en guise de boutade, l’Inde est une grande démocratie mais une petite République ! Dans le sens où les gens qui y bafouent les droits le font sans aucune gêne !
T&D : Sur quels points précis menez-vous un combat en matière du respect des droits du travail ?
DB : Nous insistons beaucoup sur le respect du salaire minimum. Traditionnellement, si vous mangez avec 1 US$ par jour, on vous dit que 1 US$ est suffisant ! Pourtant, de nombreuses études menées dans mon pays démontrent qu’aujourd’hui, le minimum vital quotidien pour une famille de 4 personnes serait de 180 roupies (100 roupies = 2 US$). Pourtant, en Inde, à peu près 35% de la population ne dispose pas de1 US$ par jour. Quand nos membres trouvent du travail, les hommes gagnent 50 à 60 roupies et les femmes 25 à 30 roupies, par jour. Dans une usine de cuir près de Pondichéry, leur combat a permis l’application du salaire minimum après des mois de sensibilisation de nos membres et une rude bataille juridique. Nous menons également des actions pour une généralisation de la législation du travail en vigueur dans les programmes d’emploi mis en place par le gouvernement. Dans ces programmes, le paiement du salaire minimum et les conditions légales de travail (sécurité, nombre d’heures travaillées…) doivent être respectés. De plus, ces emplois doivent être proposés dans un certain périmètre géographique afin de maintenir les ouvriers à leur domicile et ne pas déstructurer l’organisation des familles et des communautés. Dans de nombreux villages, il ne reste que des femmes, des enfants et des personnes âgées, car les hommes ont dû migrer. Par exemple, au sud du Karnataka certains propriétaires de plantations faisaient appel à des ouvriers précaires du nord. Ils ne souhaitaient pas recourir aux ouvriers locaux, dont beaucoup d’entre eux sont membres du Réseau, afin d’affaiblir leur organisation qui réclame l’application de la loi (contrat de travail, salaire minimum, sécurité, intégrité morale et physique…). Nous nous sommes donc mobilisés pour légaliser leur statut et avons eu gain de cause !
T&D : Comment accompagnez-vous encore ces personnes marginalisées et bafouées afin qu’elles prennent conscience de leurs droits et continuent de se mobiliser pour les défendre ?
DB : Le recours à des activités culturelles a été très important. Surtout au sud de l’état du Tamil Nadu où il y a eu beaucoup de violences contre les femmes et contre la syndicalisation des ouvriers agricoles. Des membres du Réseau ont utilisé le théâtre de rue comme moyen d’approche et de sensibilisation de ces êtres bafoués. Ceci leur a permis de modifier petit à petit l’image négative qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. Cela les a renforcés. Ensuite, ils sont plus enclins à s’organiser. Des formations sur les droits économiques, sociaux, civiques, culturels et politiques plus formelles leur sont dispensées en fonction des nécessités spécifiques du groupe constitué. Forts de ces connaissances, les groupes locaux sont ensuite en mesure d’interpeller et de négocier avec la police, la justice ou des patrons peu scrupuleux. Parallèlement, nous aidons nos groupes à se mettre en réseau entre eux pour favoriser les échanges d’expériences. Nous les incitons également à nouer des alliances avec d’autres organisations locales. Les alliances locales nous paraissent bien plus importantes que les alliances nationales car elles contribuent à la constitution d’un véritable tissu social sur le terrain. Dès que nous formons un groupe ou un petit syndicat d’ouvriers, on se met en rapport avec d’autres syndicats. D’ailleurs, pendant le Forum Social Mondial, un de nos groupes du Tamil Nadu a réalisé une campagne locale sur les droits des dalits. Et, fait très nouveau, des représentants de syndicats y ont participé. Jusqu’à présent les syndicats ne s’intéressaient que très peu aux discriminations contre les dalits, et au non respect des droits des travailleurs du secteur informel de l’économie. Grâce aux moyens financiers dont nous disposons, nous menons également des recours auprès des tribunaux, en fonction de la gravité et de l’ampleur des violations des droits dont nos membres sont victimes. Suite au bilan interne réalisé en février dernier , nous avons identifié la nécessité de faire de gros efforts sur l’imbrication des sujets des formations dispensées à nos groupes. Par exemple, certains groupes ont une grande conscience et obtiennent des résultats probants en matière de lutte contre les discriminations des dalits, les violences faites aux femmes, la récupération de terres ou la syndicalisation. Pourtant, ils ne font pas suffisamment le lien entre ces différentes questions clé. Nos sessions de formation vont donc dorénavant être plus transversales et, moins focalisées sur un thème.
T&D : Quel impact ont eu le Forum Social Mondial (FSM) à Bombay en janvier et les élections présidentielles de mai, sur le combat que vous menez en faveur du respect des droits ?
DB : Le FSM a donné une visibilité mondiale au combat des dalits contre leur discrimination. En revanche, la couverture de cette question par la presse indienne a été, comme toujours très décevante. Elle réagit avec " discrétion " sur cette question car il y a beaucoup de gens de castes supérieures dans les médias ! Lors des présidentielles, les mouvements dalit ont beaucoup utilisé la campagne électorale pour faire valoir leurs droits. Au niveau local, des groupes de dalits ont fait beaucoup de lobbying auprès de candidats et des partis. Des promesses pour récupérer les voix des dalits ont été faites. Cela prouve que petit à petit notre cause progresse et que l’on ne peut pas complètement ignorer le fait que les dalits existent et qu’ils se mobilisent ! Comme pour toutes les élections, le réseau a à aidé les dalits à s’organiser pour qu’ils se protègent pour aller voter. Ils se sont rendus aux urnes en groupe et sont restés très vigilants. Nous n’avons eu à déplorer qu’un boycott social de dalits dans la périphérie de Bangalore. Ayant voté pour l’opposition, on leur a coupé l’eau et refusé de leur vendre des vivres dans les magasins ! En matière de droit au travail et du respect des droits des populations marginalisées, le parti du Congrès et ses alliés, dorénavant majoritaires en sièges à l’Assemblée, ont fait une promesse qui nous paraît très importante. Le gouvernement a promis de garantir 100 jours de travail par an à travers des programmes gouvernementaux, dans les travaux publics... Si cela est mis en place, que le salaire minimum et les conditions de travail décentes sont respectés, cela ne pourra qu’avoir des conséquences très positives sur l’économie générale du pays et sur la défense des droits des citoyens les plus en difficultés et discriminés. Cela va dans le sens de la réorientation de nos activités sur la syndicalisation et la demande d’une véritable politique de l’emploi en Inde.
T&D : Qu’attendez-vous de Frères des Hommes en matière de sensibilisation au Nord dans cette nouvelle étape de notre programme ?
DB : Le travail de sensibilisation sur les discriminations au quotidien me paraît avoir été très important et porteur. Mais, quand j’ai échangé avec des responsables d’associations du Nord sur le caractère indispensable de la syndicalisation des Dalits et des populations marginalisées, on m’a répondu que l’on ne pouvait pas " vendre " ou faire comprendre cela en Occident ! Pourtant si la prise de conscience sur les discriminations des Dalits avance malgré les vents contraires et la complexité de cette question, je pense que l’on doit pouvoir sensibiliser au caractère impérieux de cette syndicalisation. En effet, c’est un pas important vers leur émancipation non seulement civique mais économique. Il s’agit là d’un combat contre la misère et pour la dignité. Alors, nous comptons sur le soutien de tous !
Témoignages et dossiers N°84, décembre 2004








