La richesse des forums sociaux mondiaux réside dans la diversité que chacun peut apporter. Celui de Karachi n’était pas le plus attendu ; il a longtemps été minimisé, voire dénigré, et beaucoup étaient perplexes sur la légitimité d’un forum au Pakistan. Résultat, il n’aura attiré que peu de délégués étrangers et n’aura pas réussi à susciter l’intérêt des médias internationaux … Un bilan négatif penserez-vous ? Loin de là, car grâce à l’incroyable dynamisme des organisateurs et à la forte mobilisation des Pakistanais, ce forum a été sans précédent.
De nombreux participants en sont revenus impressionnés, mais surtout émus. Emus de voir que malgré tous les obstacles rencontrés, ils sont parvenus à maintenir ce FSM qui leur tenait tant à cœur. Parce qu’ils ont cru qu’un autre monde était possible, les organisateurs pakistanais se sont battus pendant des mois pour faire taire les rumeurs et organiser cet événement. Et le résultat s’est montré à la hauteur de leur implication : 35 000 personnes venant de près de 60 pays, quelque 400 ateliers et séminaires organisés et des qualificatifs qui ne manquent pas : atypique, populaire, festif, coloré, ouvert, accueillant …
La création d’un espace libre de débats, d’échanges et de dialogues a pris une dimension très forte pour la population et a donné un grand coup de fouet au moral de mouvements et d’acteurs qui s’étaient longtemps battus seuls : l’enjeu démocratique et laïc de ce FSM était évident dans ce pays qui depuis sa création en 1947 a connu de longues années de dictature, de violentes répressions et de divisions sectaires. Cette volonté d’ouverture s’est également traduite par une participation très importante de la population : venus de tout le pays, hommes, femmes, jeunes, ruraux, urbains, tribaux, habitants des bidonvilles, opprimés, s’étaient donné rendez-vous. Qu’ils soient paysans, pêcheurs, syndicalistes, ouvriers d’usine, représentants de mouvements sociaux et d’ONG, travailleurs du textile, écoliers, ils se sont tous rencontrés.
En ce qui concerne l’Asie, il y avait une importante délégation de mouvements sociaux venant d’Inde, du Népal, du Sri Lanka et du Bangladesh. Cette rencontre a représenté une avancée considérable pour la mise en réseau des gens, particulièrement pour les habitants déchirés du Cachemire ou les nombreux mouvements populaires des opprimés de la région sud-asiatique. Cette convergence stimulante a accéléré la militance pour un changement social au Pakistan, donné un nouvel élan aux alliances pour des actions communes et régionales et dynamisé la lutte pour la démocratisation.
Dans ce contexte, on peut vraiment regretter la faible représentation des autres continents. Le Pakistan qui est au cœur de la guerre et des politiques fanatiques et qui subit d’énormes pressions socio-économiques et militaires au niveau international, aurait dû attirer une plus grande participation des cercles progressistes mondiaux. Alors que la justice sociale est l’un des principaux points de l’agenda du FSM, comment a-t-on pu oublier que l’Asie abrite l’immense majorité des populations pauvres et oppressées du monde et que ce continent a énormément à offrir en terme de stratégies et d’expériences ?La présence et la puissance des mouvements sociaux radicalement non violents sont établies depuis très longtemps, comme en atteste leurs luttes contre la pauvreté, les conflits, les politiques officielles de développement injustes, le non respect du droit des femmes et de l’environnement, le défi aux mouvements fondamentalistes, etc.
Nous, Frères des Hommes, en tant que citoyens européens d’un mouvement actif de changement social et de solidarité internationale, devons espérer que le futur comité du FSM et tous les autres participants aux dynamiques des forums porteront plus d’attention pour développer une solidarité avec les divers militants asiatiques et permettre un juste équilibre dans la représentation et la participation de toutes les régions du monde.
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« Les Dalits au Forum de Karachi »
Témoignage de Michèle BRUHAT, militante Frères des Hommes
« Les Dalits, terme par lequel ils tiennent désormais à remplacer celui d’Intouchables ont crevé l’écran au FSM de Bombay en 2004, où leur présence colorée, joyeuse et sonore a bel et bien forcé les participants, les mouvements et les nations à les voir, enfin. Leurs problèmes, pauvreté, discrimination par la caste et la descendance, et leurs organisations, ont alors été vus et pris en compte, non seulement en Inde et en Asie du sud mais dans le reste du monde. Dans ce contexte, on se demandait quelle évolution marquerait le Forum de Karachi. De fait, deux remarques s’imposent : d’une part, les mouvements dalits sont maintenant très structurés, leurs revendications clairement définies, leur lutte très organisée, en particulier au sein de la NCDHR (National Campaign on Dalit Human Rights, Inde, une des organisations avec lesquelles travaille le Collectif Dalit-France, dont Frères des Hommes est l’association fondatrice) ; d’autre part ils cherchent à créer un seul réseau dalit pour les différents pays de la SAARC (South Asian Association for Regional Corporation), Inde, Pakistan, Népal, Bangladesh, Sri-Lanka, Maldives, Bhoutan. Au FSM de Karachi, la NCDHR a organisé des ateliers autour de trois grands thèmes : discrimination basée sur le genre et la caste, élaboration d’une plateforme de Communautés et Mouvements Dalits en Asie, et, les Dalits et l’accès à la terre. La mise en avant de la discrimination par le genre marque une évolution positive, à souligner. L’élaboration d’un réseau dalit sud-asiatique est une nouvelle orientation. L’accès à la terre reste évidemment une problématique essentielle, qu’ils ont abordée à Karachi, avec entre autres le Mouvement des Sans Terre brésilien. Les Dalits ont également participé à plusieurs autres ateliers et rencontres, montrant, si besoin était, qu’ils sont désormais entendus en tant que tels, qu’ils sont une réalité avec laquelle il faut compter ... » |
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« Espace de dialogues
et de libre expression »
Extrait de l’article d’Olivier BONFOND, organisation belge CADTM
« Si l’on peut regretter la faible présence des personnalités traditionnelles du mouvement altermondialiste, il faut cependant constater que ce forum a été un véritable espace d’expression pour les « sans voix », les « laissés-pour-compte » de la mondialisation néolibérale. En effet, ce sont avant tout les premières victimes du capitalisme qui étaient présentes et se sont exprimées sur leurs souffrances et leurs combats au quotidien : les paysans du Punjabi, dénonçant la confiscation de leurs terres, les ouvriers du port de Karachi en phase de privatisation, les femmes qui subissent une violation systématique de leurs droits (…) Durant quatre jours, tous ces individus et organisations ont non seulement participé activement à l’ensemble des débats, mais ont aussi exprimé des revendications très claires, en organisant de manière ininterrompue dans les allées du forum des manifestations aux bannières, chants, danses et slogans de toutes sortes (« A bas le FMI et la BM ! » ; « Non à la corruption ! »...). La culture pakistanaise s’invitait également dans les « lieux de travail », où chansons politiques et poètes engagés entrecoupaient régulièrement les différentes interventions. Mais ce qui est tout à fait remarquable, c’est que, sur tous les visages, on pouvait lire le bonheur de pouvoir enfin exprimer librement des choses qui, en raison des représailles possibles, doivent habituellement être tues en public. Créer un véritable espace ouvert et de libre expression, l’un des principaux objectifs du Forum social mondial, prenait ici tout son sens... » |
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Résonances Pakistanaises N° 4 - Mai 2006







