L’Indonésie, avec ses 6 000 îles habitées et ses 235 millions d’habitants, est un immense pays encore jeune. D’abord contrôlé par les colonisateurs néerlandais jusqu’en 1945, date de son indépendance, le pays a vécu, à partir de 1966, sous la dictature militaire de Suharto. Sous ce régime, les choix économiques se sont concentrés sur le développement de l’industrie et de l’agrobusiness, au bénéfice exclusif du cercle rapproché du président. Une stratégie économique dévastatrice pour la population, et qui a prouvé ses limites avec la crise monétaire et financière qui a frappé le pays de plein fouet à partir de 1997, conduisant à la chute de Suharto. Mais aucune transformation en profondeur des structures économiques n’a accompagné le changement politique.
Les présidents successifs ont, à partir de 1998, engagé le pays dans des programmes d’austérité financière, soutenus par les instances internationales comme la Banque mondiale. La situation de la population indonésienne, déjà fragilisée, n’a fait que s’aggraver. Les taux de chômage, des emplois précaires, de pauvreté et de malnutrition ont grimpé. Les premières touchées ont été les populations rurales, qui représentent encore près de 55% de la population. Cette situation a largement joué le rôle d’un véritable électrochoc, et la population a su profiter de ce nouvel espace démocratique pour faire entendre ses revendications. Un réveil politique salutaire dans lequel KPA [1] a voulu s’inscrire, et que Frères des Hommes a souhaité accompagner. KPA regroupe plus de 200 organisations paysannes locales et nationales et Organisations non gouvernementales indonésiennes, soit au total plus d’un million de membres. KPA défend la mise en place de la réforme agraire en Indonésie.
Frères des Hommes s’engage avec les paysans indonésiens
Indonésie.
En 2004, alors que l’Indonésie à ce moment clef de son histoire s’ouvrait à la démocratie, Frères des Hommes a choisi d’accompagner KPA dans ses activités. Pour Frères des Hommes, il était fort pertinent d’abord de soutenir les organisations paysannes naissantes, afin qu’elles puissent se défendre elles-mêmes. Pertinent ensuite de réhabiliter la réforme agraire, tout en permettant à KPA de développer son expertise et d’être en capacité de proposer des alternatives aux textes de lois. Pertinent enfin de plaider pour la mise en œuvre de la réforme agraire, afin de remettre l’agriculture paysanne au cœur de l’économie, d’autant que les services et l’industrie ne sont pas en capacité d’offrir un emploi aux nombreux chômeurs. Ainsi, du petit paysan producteur de riz sur l’archipel des Célèbes aux plus hautes sphères politiques à Jakarta, KPA a choisi de se positionner à tous les niveaux afin que les paysans puissent s’engager pour peser dans le débat politique national et atteindre leur objectif de vivre dignement de leur terre.
KPA, des actions concrètes pour la lutte agraire
KPA a bénéficié d’un appui de Frères des Hommes cofinancé par l’Union européenne de 2004 à 2005. L’action conduite a mené à deux résultats : le renforcement des organisations paysannes, afin que celles-ci aient les moyens de se défendre elles-mêmes ; la popularisation
du concept de réforme agraire au sein de la population, ainsi qu’une meilleure prise en compte de la question par les institutions nationales.
Donner aux petits cultivateurs les moyens de se défendre
KPA a, premièrement, renforcé des organisations paysannes naissantes, dont le poids est capital dans l’Indonésie décentralisée. Les leaders paysans ont participé à des formations sur les enjeux de la réforme agraire et sur la législation existante en la matière. Organisées sur plusieurs mois, ces formations se sont déroulées à Banyumas, Pasuruan et Bogor sur l’île de Java, mais aussi sur les îles de Nusa Tenggara et de Sumatra. En outre, KPA partage avec ses membres les informations ayant trait à la réforme agraire et a réalisé une série de livrets en bahasa, la langue officielle de l’Indonésie, rendant accessibles à tous les enjeux liés à la réforme agraire. Aujourd’hui, les organisations paysannes les mieux consolidées ne se cantonnent plus au champ social et intègrent le champ politique. Dernière preuve en date, la participation à des élections municipales de candidats représentants les intérêts des travailleurs et paysans les plus démunis, sans terre et sans droit.
Des résultats bien concrets
Nous sommes dans le district de Batang sur l’île de Java, en septembre 2007, et six de ces candidats viennent de se faire élire à la tête de leur village. Une victoire pour les villageois, pour l’organisation paysanne locale, pour le FPPB (forum d’associations locales) et pour KPA qui, à l’autre bout de la chaîne, se réjouit de voir ses membres désormais en capacité de se positionner sur la scène politique locale. KPA a été présent auprès des organisations paysannes pendant tout le processus électoral : aide logistique et organisation de rencontres pour que les candidats puissent bénéficier des enseignements acquis lors d’expériences similaires menées ailleurs dans le pays. Le consortium KPA bénéficie en retour d’un plus grand poids politique lorsque sa base se trouve ainsi consolidée.
Dans les plus hautes sphères politiques, une première bataille a été remportée
Au niveau national, KPA s’est engagé dans des actions de lobbying et plaidoyer pour défendre la réforme agraire dans le cadre institutionnel. Il s’agit du deuxième volet du programme soutenu par Frères des Hommes. C’est un défi capital alors que pendant la dictature militaire, la question de la réforme agraire était systématiquement passée sous silence. Avancée majeure à mettre au crédit de KPA : aujourd’hui, en Indonésie, il n’est plus malvenu de parler de réforme agraire. Tant et si bien que le candidat vainqueur des élections présidentielles de 2004, Susilo Bambang Yudhoyono, en a même fait un argument majeur de sa campagne électorale. Devenu Président, il a nommé à la tête de l’Agence nationale pour la terre (4) Joyo Winoto, favorable à la réforme agraire. Un résultat intéressant pour KPA, qui lui a permis d’entamer une collaboration avec l’Agence nationale pour la terre.
Une mobilisation efficace
KPA maintient des relations avec l’Agence nationale pour la terre, mais aussi avec les ministères de l’Agriculture, des Forêts, des Affaires intérieures, avec le Parlement, les universitaires et les ONG. Ce travail demande patience et persévérance car toujours il faut expliquer, justifier, prouver. Il a cependant porté ses fruits puisqu’au premier semestre 2007, KPA a remporté une large victoire. En effet, la commission parlementaire en charge des questions agraires a décidé, conjointement avec l’Agence nationale pour la terre, d’annuler l’amendement de la loi agraire fondamentale. Cet amendement était pour KPA opposé à l’esprit même de la Constitution et de la loi agraire fondamentale (lire l’encadré Au cœur de la réforme agraire), intégrant à la gestion de la terre des logiques marchandes incompatibles avec la mise en place d’une réforme agraire. Cet abandon a permis d’éliminer une menace importante et représente une reconnaissance de la mobilisation permanente de KPA.
Autre succès largement imputable à la mobilisation de KPA et de ses membres, l’annonce en 2007 par le président indonésien d’un vaste programme de redistribution de près de 10 millions d’hectares de terres aux paysans pauvres et sans terre. L’Agence nationale pour la terre, chargée de mettre en place ce programme national de réforme agraire (PPAN), a fait de KPA un interlocuteur privilégié afin de l’accompagner dans la mise en place du programme.
SEPTEMBRE 2007, WAHYUDI EST CANDIDAT AUX ÉLECTIONS MUNICIPALES DANS LE VILLAGE DE KETELENG
Wahyudi a 32 ans. Il vit à Keteleng avec sa femme et ses deux filles, et partage sa modeste maison avec la famille de son frère et avec ses parents. Il est président de l’Organisation paysanne de la province de Java Centre.
" Ces élections, nous les attendons depuis sept ans. Avec les autres candidats, nous les avons préparées ensemble, poussés par la volonté de nous battre pour la terre. Ici dans mon village, à Keteleng, beaucoup d’habitants travaillent comme journaliers dans les plantations de thé, comme ma femme. Mais le chômage reste important, et la majorité des jeunes nous quittent maintenant pour aller travailler en ville. Moi-même j’y ai travaillé pendant de nombreuses années. Participer à ces élections n’a pas été facile. Le plus gros obstacle a été d’ordre financier, car la pratique de l’achat des votes est systématique. Mais nous avons fait le choix d’élections transparentes et de toutes façons, nous n’aurions pas eu les moyens pour acheter nos voix ! Il a fallu convaincre la population de renoncer à un billet à la sortie des urnes et il a aussi fallu supporter, sans y répondre, les nombreuses intimidations dont nous avons été victimes. Bien sûr, cela n’a pas marché partout [2]. Mais ici à Keteleng, c’est une victoire pour tous. Maintenant que nous avons gagné, nous espérons beaucoup. La priorité, c’est d’empêcher le renouvellement des droits pour l’entreprise de plantations Pagilaran de cultiver les terres. Car si elle les obtient, ce sera cette fois pour 95 ans [3]. Nous comptons beaucoup sur KPA pour nous aider à récupérer le droit d’usage des terres autour de notre village. Ce sont eux déjà qui nous avaient prévenus que l’entreprise avait demandé le renouvellement, alors que l’Agence nationale pour la terre [4] refusait de répondre à nos demandes d’informations. La deuxième priorité va être de garantir l’application de la loi d’accès gratuit à l’école élémentaire pour tous et aux services de soins pour les plus pauvres. "
Propos recueillis à Keteleng le 10 septembre 2007 par Maia Levasseur begin_of_the_skype_highlighting end_of_the_skype_highlighting, avec pour la traduction du bahasa vers l’anglais l’aide d’Iwan Nurdin.
Pour plus d’informations, consultez le N°18 de Résonances sur le site internet de Frères des Hommes
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| AU COEUR DE LA RÉFORME AGRAIRE
" Le sol, la mer ainsi que les richesses du sous-sol sont contrôlées par l’Etat pour une plus grande prospérité du peuple. " L’article 33 de la Constitution de 1945 est le principal argument de KPA pour défendre une plus juste répartition des terres. Le deuxième instrument juridique utilisé est la loi agraire fondamentale de 1960, qui prône la mise en place d’une réforme agraire. Elle est toujours en vigueur mais en attente depuis plus de 40 ans de ses décrets d’application. KPA réclame la mise en place de la réforme agraire afin de parvenir à de meilleurs équilibres à la fois dans le monde rural, et entre le monde rural et urbain. La réforme agraire est une transformation globale des rapports de production en milieu rural, avec l’élimination de la concentration massive des ressources naturelles dans les mains d’une minorité. Conçue comme une forme juste de développement rural, elle est donc bien plus que le seul accès à la terre, qui en constitue seulement la première étape. Ainsi la réforme agraire dans sa globalité intègre l’accès aux ressources, aux moyens de production et au marché. |
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