2004-2007, Pérou - Frères des Hommes donne aux populations rurales isolées les moyens de peser sur le développement local

Héritage de la civilisation inca, l’agriculture au Pérou revêt une importance capitale pour les 7 millions de paysans qui en dépendent. Depuis toujours, notamment en raison de leur illettrisme, les petits paysans n’ont jamais pu faire entendre leur voix face aux autorités administratives, ni accéder à des conditions de vie décentes.

Il faudra attendre la fuite du président Alberto Fujimori en 2001, et la méfiance du peuple en ses représentants qui en découle, pour qu’une place soit proposée à la population dans le débat public. Une grande réforme de décentralisation est alors lancée, accompagnée de symboles forts comme l’inscription du budget participatif dans la constitution : chaque année les habitants pourront choisir l’orientation à donner aux dépenses municipales. Les autorités locales doivent donc repenser leurs pratiques et relations avec les habitants, particulièrement les plus pauvres, du milieu rural.

Faute de formations adaptées, les gouvernements régionaux sont bien souvent incapables d’appliquer la réforme et de rapprocher les municipalités des petits producteurs. La loi décrète mais n’engendre pas le changement attendu. Par ailleurs, le manque d’organisation des paysans, la faiblesse des techniques de production et la forte concurrence des grosses exploitations côtières plongent les petits paysans dans l’extrême pauvreté, les excluant d’autant plus de tout dispositif de consultation.

C’est dans ce contexte qu’en 2004, Frères des Hommes et ses partenaires péruviens, ADEC-ATC, CENCA et EDAPROSPO (1), décident de s’investir pour soutenir les populations rurales les plus pauvres du haut plateau andin dans un programme de trois années, qui obtiendra le soutien de l’Union européenne.

Les petits producteurs associent les autorités locales à la réduction de la pauvreté

D’août 2004 à octobre 2007, Frères des Hommes s’est engagée avec ses partenaires péruviens aux cotés des petits producteurs du centre du Pérou. Terminé depuis seulement deux mois, cet engagement montre des résultats déjà visibles et bien réels : redynamisation de l’économie locale et meilleure production par le renforcement des associations paysannes, tout en faisant émerger de nouvelles capacités de gestion et de planification du développement économique par les autorités locales.

Des paysans impliqués dans l’amélioration de leur production
L’objectif est ambitieux : réduire la pauvreté dans les hautes zones andines des provinces de Concepción et Tarma. Pour ce faire, Frères des Hommes constitue le collectif Consorcio Junín avec Fratelli dell’Uomo et trois partenaires locaux spécialisés dans la formation d’acteurs du développement, ADEC-ATC, CENCA et EDAPROSPO (1). Au cours de leur collaboration antérieure avec Frères des Hommes, les trois organisations péruviennes ont déjà beaucoup échangé sur une vision partagée du développement intégrant une approche économique locale. Elles décident alors d’unir leurs compétences communes autour d’un projet complet. Aux côtés des paysans et en accord avec le gouvernement régional de Junín, trois axes complémentaires sont retenus : le développement agricole, le développement économique local et le renforcement des capacités de gestion et de planification locale.

Les éleveurs relâchent des truites dans leur nouveau bassin. © FDH

Le premier axe de travail est de renforcer les capacités de production et de vente des petits agriculteurs, soumis à un isolement géographique et bien souvent illettrés. Pour avoir davantage de crédibilité auprès des institutions, les petits paysans se regroupent en fonction de leur activité et se constituent en association. Les producteurs de lait, de pommes de terre, de miel, de fleurs, de cuyes (2) et de truites des huit districts ciblés reçoivent ainsi des formations spécifiques sur la transformation du lait, la reproduction de boutures ou la détection de maladies au sein de leur élevage. Par la suite, les paysans impliqués dans le Consorcio améliorent l’infrastructure et l’équipement productif de leur village par la construction de serres, de systèmes d’irrigation et d’unités de transformation de la production.

Un meilleur niveau de vie
En moins d’un an les meilleurs rendements, les nouveaux débouchés et la diversification des activités ont déjà augmenté les revenus des agriculteurs. Magno Benito Durand, éleveur de vaches laitières à Huaricolca, est fier d’annoncer qu’il peut « envoyer son fils à l’école de Concepción » et Ana Lesarraga, productrice de pommes de terre à Cochas, explique qu’avec ses nouveaux revenus elle offre à sa famille « plus de nourriture, plus riche et variée ». La nouvelle usine de chips Crochas achète la production d’Ana 30 % plus cher que le marché et les producteurs de pommes de terre de Cochas ont aujourd’hui un revenu régulier.

Mettre en oeuvre une vision concertée du développement

Ce travail avec les agriculteurs est complété au niveau institutionnel par la promotion du développement économique local, second axe du projet. Sensibiliser les élus locaux à l’importance de l’approche économique dans le développement aboutit à la création de services municipaux gérés spécialement par un chargé de la promotion économique. Et grâce à l’assistance technique et aux formations du Consorcio Junín, les autorités apprennent de A à Z la gestion de projets en intégrant les besoins des producteurs. Les chargés de la promotion économique identifient les secteurs-clés des villages, et dans la majorité des zones ciblées, rédigent un plan de développement économique.

Le Consorcio Junín cherche enfin à travers son troisième axe à aider les autorités locales à intégrer les citoyens à la prise de décisions. Réunis en ateliers, les fonctionnaires municipaux ont pu prioriser, évaluer et formuler des projets de développement proposés par les habitants. Un engagement d’autant plus concret quand ce sont ces mêmes habitants qui votent la réfection d’une école ou d’un centre de santé : le budget participatif, inscrit dans la constitution, trouve ainsi une mise en oeuvre grâce aux acteurs du projet.

Renforcer le dialogue entre paysans et autorités locales
De nouvelles perspectives de développement s’offrent aux agriculteurs et autorités locales. Les producteurs de lait de Huasahuasi agrandissent leur usine laitière ; les chips Crochas vont entrer sur le marché régional et les éleveurs de Mariscal Castilla prévoient d’augmenter de près de 500% leur production de truites. Les organisations d’agriculteurs sont autonomes et continuent de se renforcer. Sur toutes ces bases, les chargés de la promotion économique peuvent espérer obtenir dès 2008 un budget spécifique pour le développement concerté.

Le Consorcio Junín : Terreau d’innovation pour les petits producteurs !

Celso et Modesto, producteurs de papas et de fleurs dans les Andes, travaillent main dans la main. © FDH

2008 s’annonce pleine de projets pour Celso Ingaruca, producteur de papas à Palca, dans la province de Tarma.

« Même si la vente de nos papas nativas (3) était en perte de vitesse face aux prix bas de la papa criolla (4), au début, nous les paysans, on n’y croyait pas trop : des projets, on en avait vu passer ici !

Le Consorcio Junín nous a proposé d’augmenter notre production de papas grâce à une serre de graines améliorées et à des formations techniques, mais je voulais vérifier avant. Nous sommes alors partis voir les producteurs de Cochas pour visiter leur nouvelle serre financée grâce au Consorcio. Convaincu, j’en ai alors parlé à Modesto, spécialisé dans les oeillets et quelques jours après, le coordinateur acceptait notre proposition d’élargir le projet à la production de fleurs.

Pour avoir plus de poids, il nous a fallu d’abord former une association de producteurs. Ensuite, nous avons-nous mêmes construit les serres, avec notre propre matériel. Et certains matins avant de partir aux champs, l’ingénieur venait nous former à bien manier les germes, fournis par le Consorcio, et à gérer notre activité. Il nous a conseillés dans notre travail pour que nous ayons de bons tubercules à replanter.

Résultat ! Aujourd’hui mes pommes de terre sont plus rondes, plus grosses et meilleures. Les oeillets de Palca commencent eux à se faire connaître à Lima. Et même si la concurrence ne nous permet pas de vendre nos produits plus chers, nous en vendons sur plus de marchés. Nos revenus sont donc devenus plus stables. Je peux enfin acheter du lait pour ma famille et Modesto, lui, a déjà envoyé ses deux enfants étudier à Lima. Le plus important, c’est que nous savons planifier et investir, au point de se lancer dans l’élevage de cuyes (2) et de se rendre en Equateur pour trouver des nouvelles variétés de fleurs à cultiver. Nous avons maintenant un objectif : faire face à la concurrence, ensemble, avec nos produits, chose impensable avant le projet.

En fait, nous avions vraiment besoin du Consorcio Junín qui a su nous aider à être responsables, loin du cliché commun du paysan péruvien habitué à seulement recevoir. » Propos recueillis à Palca le 24 octobre 2007 par R. Ferretti. Pour plus d’informations, consultez le N°19 de Résonances sur le site Internet : www.fdh.org

Pilar, une femme au cœur du développement

A Manzanares, les petits paysans peuvent compter sur le soutien de Pilar. © FDH

Pilar Astete est chargée de la promotion économique à Manzanares. Son dynamisme et son engagement sont maintenant l’un des moteurs du développement de la province de Concepción.

« Avec mon mari et mes deux enfants, nous vivons à Manzanares depuis plus de 10 ans. Zootechnicienne (5) de formation, j’ai intégré le service de promotion économique de la municipalité grâce au projet, et je travaille directement avec les producteurs, dont je connais bien les besoins puisque j’élève moi-même des cuyes (2).

Nous avons déjà réussi à regrouper près de 50 petits producteurs au sein de deux associations. Je suis tous les jours sur le terrain pour les conseiller. En parallèle, je suis en relation avec les institutions publiques bien que ce soit nouveau pour moi. Et ça marche ! Nous avons planifié ensemble des formations techniques pour les agriculteurs jusqu’en mars 2008, et celles offertes par le Consorcio Junín portent déjà leurs fruits puisque les agriculteurs changent leurs techniques d’élevage, avec de réels résultats.

Les formations en développement économique dont j’ai bénéficié m’ont, permise d’identifier deux secteurs-clés pour Manzanares, le lait et l’élevage de cuyes (2). Je peux maintenant mieux orienter mon action en faveur des paysans. Et même si mon salaire est encore faible, j’ai augmenté mes revenus et j’ai pu mettre mes enfants à l’école à Huancayo, la capitale régionale.

Aujourd’hui la mairie de Manzanares prend davantage en compte les intérêts des petits paysans, bien qu’il faille continuer à se battre pour obtenir un budget spécifique. Je travaille aussi avec les autres chargés de la promotion économique de Concepción pour coordonner nos actions, même si cela m’impose de longs déplacements. Tout cela n’aurait pas été possible sans le Consorcio Junín. Il a dynamisé l’économie de la province. Le développement économique local est un processus long, qui ne se fera pas du jour au lendemain, mais je suis bien décidée à y participer pour longtemps. »
Propos recueillis auprès de Pilar Astete à Huancayo le 19 octobre 2007 par Romain Ferretti.

(1) ADEC-ATC, Association travail développement – CENCA, Institut du développement péruvien – EDAPROSPO, Equipe d’éducation et d’autogestion sociale.
(2) Cuy, cochon d’Inde, au Pérou ce n’est pas qu’un animal de compagnie, il est aussi consommé.
(3) Pommes de terre native
(4) Pommes de terre « dorée des Andes », produite à grande échelle.
(5) Zootechnicien, ingénieur spécialisé dans l’élevage et la reproduction d’animaux domestiques.
(6) Pachamanca, plat typique composé de pommes de terre et de viande cuites dans un four creusé dans la terre et recouvert de feuilles de bananiers.
(7) Adobe, brique de terre crue séchée au soleil.

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T&D projet Pérou 12/07
Mise à jour: mardi 18 décembre 2007

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