Malgré un contexte complexe, Frères des Hommes poursuit le travail mené au Pakistan, depuis 1995, avec son partenaire, PILER (1), pour soutenir les travailleurs vulnérables de la pêche artisanale et de la confection. Connaître ses droits pour mieux les protéger, dénoncer la vulnérabilité dans laquelle on vous enferme pour accéder à un statut de citoyen, tels sont les défis qui se posent aux millions de femmes, d’hommes et d’enfants travaillant dans le secteur informel ou invisible.
Au Pakistan, avec 30 millions de personnes, le secteur informel représente 80% de la main d’œuvre totale du pays. Cette main d’œuvre non qualifiée, largement négligée par les syndicats, compte une forte proportion de femmes et d’enfants et se concentre dans les secteurs industriel, agricole et de services. Ces travailleurs vulnérables ne disposent d’aucun des droits les plus élémentaires du travail comme par exemple un contrat écrit, un salaire et des horaires définis, et le respect de normes de sécurité dans l’exercice de leur activité.
La possibilité de se syndiquer et de négocier collectivement sécurité sociale et autres avantages sociaux (droit à la retraite, couverture des soins de santé, congés payés…), ne leur est pas reconnue. Depuis les années 70, le développement de l’industrie pakistanaise a généré de nouvelles formes de recrutement temporaire et précaire.
Certains employés sont recrutés par des sous-traitants ayant passé des accords avec de grandes entreprises qui les chargent de fournir de la main-d’œuvre ponctuelle, pour une somme forfaitaire prédéterminée, se dédouanant ainsi, de lui assurer les droits accordés aux salariés permanents. D’autres sont contraints d’exercer un travail occasionnel payé à la journée ou à la pièce. Ces traitements sont devenus les modes contractuels dominants dans l’industrie, et ce, avec les encouragements du gouvernement. La libération économique du pays, officiellement décrétée en 1991, a été accompagnée par exemple, par la création de “Zones Industrielles Spéciales” qui exonèrent les entreprises de l’application du droit du travail. Le souhait des employeurs de réduire leurs coûts de main d’œuvre pour compenser l’augmentation des taux d’intérêt et des coûts d’investissement a ainsi été exaucé.
Face à cette situation de forte précarisation économique et de marginalisation sociale, le travail en auto-emploi (petits commerces) a connu une forte croissance, les familles devant assurer leur survie.
S’unir pour défendre une cause juste
C’est dans ce contexte que Frères des Hommes et PILER, qui lutte depuis sa création en 1982 pour le respect du droit du travail, ont décidé de conjuguer leurs efforts pour soutenir les ouvriers de deux secteurs particulièrement touchés par cette précarité sociale et de l’emploi, la confection et la pêche.
La confection, un secteur emblématique
L’Asie du Sud figure parmi les régions productrices et exportatrices de produits de la confection, les plus importantes au monde. Karachi, la capitale du Pakistan, compte environ 500 000 travailleurs engagés dans ce secteur dont la production repose sur les couches très pauvres de la population et les ouvriers informels. 300 000 d’entre eux travaillent dans des usines et petits ateliers de sous-traitance et, 200 000 personnes, essentiellement des femmes, à domicile.
En 1998, avec le soutien de Frères des Hommes, PILER a créé l’Association des Travailleurs de la Confection à Karachi (AKHGLA), qui dénombre plusieurs milliers de membres et leurs familles qui vivent dans 42 quartiers populaires et ouvriers. Tous appartiennent au secteur informel. Ils confectionnent de la bonneterie, des bas et des chaussettes pour l’exportation et le marché domestique, dans des unités de sous-traitance, des ateliers informels ou à domicile. Les principaux problèmes auxquels ils sont confrontés sont l’isolement, leur faible niveau d’organisation et d’information et surtout, l’absence de protection par des lois du travail. PILER les accompagne dans la connaissance et la capacité à défendre leurs droits en organisant des formations sur ces lois à partir d’exemples concrets tels que la réglementation des horaires de travail et des salaires, les problèmes de santé liés à l’utilisation de produits toxiques et la possibilité de recours à une assistance juridique.
Après des années de lutte, les résultats sont très encourageants. De très nombreux ouvriers vulnérables ont eu gain de cause dans les litiges qui les opposaient à des employeurs peu scrupuleux et l’AKHGLA a déjà créé 100 unités de base de défense des droits des travailleurs informels. L’année 2002 a été marquée par deux moments forts qui illustrent la reconnaissance du travail mené par ces milliers de personnes pour la défense des droits. Lors des élections municipales, 33 représentants des ouvriers informels ont été élus et, grâce à une campagne d’opinion qui a connu une forte mobilisation, l’AKHGLA a obtenu des autorités une loi imposant aux employeurs d’enregistrer officiellement leurs employés et donc de leur donner accès à la sécurité sociale. Plusieurs milliers d’ouvriers informels ont déjà bénéficié de cette loi, bien qu’elle soit encore très souvent non appliquée et détournée.
La pêche artisanale, un secteur spécifique
A Karachi et sa région, 125 000 pêcheurs font vivre, directement ou indirectement, près de 2 millions de personnes, avec 60 000 bateaux. La majorité d’entre eux utilisent des formes traditionnelles de pêche, bien qu’un certain nombre ait commencé à intégrer le secteur moderne de la pêche industrielle avec ses unités de traitement, de stockage et d’emballage pour l’exportation sur les marchés européens. La population active est constituée d’hommes, de femmes et d’enfants travaillant soit à leur compte, soit en tant que salariés. Ils vivent dans des bidonvilles ruraux dans des conditions très précaires.
En 1998, avec le concours de PILER et de Frères des Hommes, des pêcheurs de Karachi ont créé le Forum des Pêcheurs Pakistanais (PFF) qui compte aujourd’hui 10 000 membres et leurs familles. Simples membres d’équipages, pêcheurs propriétaires de bateaux, employant ou non des équipages, femmes impliquées dans des activités liées à la pêche, tous se mobilisent afin de dénoncer la réduction des ressources maritimes et les incarcérations abusives dont ils sont victimes. Cette réduction des ressources maritimes est principalement provoquée par les problèmes environnementaux (pollution due aux déchets de la ville de Karachi et des industries, manque d’eau douce utilisée en amont par l’agriculture et la consommation de Karachi) et la pêche industrielle pratiquée de plus en plus près des côtes par de gros bateaux de pêche étrangers. Tout ceci avec l’aval des autorités qui ont tout fait pour faciliter l’exploitation commerciale de ces ressources avec notamment la construction du port de Korangi à l’intention exclusive de bateaux usines, au détriment des populations côtières.
Ces travailleurs vulnérables sont également confrontés à l’épineux problème de l’incarcération des pêcheurs indiens et pakistanais accusés d’avoir traversé les frontières maritimes, non marquées et contestées, de l’Inde et du Pakistan, pays en guerre larvée. Depuis 1996, année de lancement dans ces deux pays d’une campagne de sensibilisation sur ce problème, plusieurs centaines de pêcheurs ont été libérés. Grâce à leur mobilisation au sein du PFF et aux formations organisées avec PILER les pêcheurs ont une meilleure connaissance de la gestion collective des ressources, du droit maritime et du travail. De plus, ils mettent en place dans leurs quartiers des initiatives destinées à améliorer la santé, l’hygiène, l’éducation et la diversification de leurs revenus.
À travers ce projet mené avec PILER aux côtés des travailleurs vulnérables de deux secteurs particulièrement touchés par la violation des droits économiques, sociaux et humains, Frères des Hommes reste fidèle à sa philosophie et à ses pratiques de développement durable.
En effet, outre les résultats concrets déjà évoqués, un des impacts les plus encourageants de ce projet co-financé par l’Union Européenne est l’évolution positive qu’il a produit sur les mentalités. Le rôle croissant joué par les femmes dans la mobilisation, la gestion et l’organisation des activités, en est un exemple flagrant. Ne plus subir sa condition comme une fatalité mais comprendre et se mobiliser, était un défi que ces milliers de citoyens ont su relever.
NOTES :
(1) PILER : Pakistan Institute For Labour Education and Research
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