A Cuba, République socialiste abritant 11 millions d’habitants, l’ensemble des sphères de la vie quotidienne est contrôlé par l’État. Alors que la société civile est quasiment inexistante et que les habitants n’ont que peu de moyens pour exprimer leur citoyenneté, Frères des Hommes a relevé le défi de confier aux populations la gestion directe de leur environnement social et économique. À partir de 2002, avec notre partenaire cubain le Cieric, organisation non gouvernementale, nous avons impliqué les populations dans la réhabilitation du Parc métropolitain de La Havane. Parce qu’à Frères des Hommes, nous sommes convaincus que la réduction de la pauvreté ne s’inscrira dans le long terme qu’en permettant aux populations de s’y investir pour faire en sorte que se prennent les décisions justes pour tous.
L’enjeu était de taille : près d’un quart des Cubains vit à La Havane et environ 10 000 personnes habitent le Parc métropolitain, ce qui en fait un espace urbain regroupant des habitations et un espace boisé mais aussi des zones cultivées et des industries abandonnées. Le devenir de ce Parc est crucial pour les populations qui y vivent mais également pour l’équilibre de la capitale même. Ce lieu de vie est un concentré des problèmes auxquels doivent faire face les habitants : logements insalubres (84 % de ceux qui se trouvent dans le Parc), dégradation écologique (entassement des ordures ménagères, déboisement), forte pollution, déficit d’activités économiques adaptées. Le Parc reste toutefois le poumon vert de La Havane, un espace d’activités de loisirs, culturelles, économiques et environnementales. Autant de portes d’entrée qui ont ouvert la voie à la participation active des populations aux différentes étapes du programme, apportant la preuve de leur capacité à prendre en charge leurs conditions de vie. Frères des Hommes a choisi de travailler avec son partenaire le Cieric pour faire du Parc un lieu de vie partagé et pris en charge par ses habitants. Les activités du programme ont impliqué les nombreux partenaires, dont l’organisme gouvernemental décentralisé qu’est le Parc métropolitain de La Havane. Cependant, c’est bien le Cieric qui a coordonné les activités, ce qui lui a permis de se faire une place au milieu des acteurs étatiques, et de gagner en reconnaissance. La gestion des activités par le Cieric a été un véritable succès : avec des organisations non gouvernementales qui ont du poids, le pouvoir en place est contraint d’accepter un engagement citoyen de la part des populations. Celles-ci, en se réappropriant leur quotidien se réapproprient leur existence ; l’espoir est alors là pour être, exister et vivre. À l’occasion du retour de Nicolas Dallet, jeune stagiaire de Frères des Hommes qui a partagé le quotidien du Cieric et du Parc métropolitain de La Havane pendant cinq mois, nous revenons sur les conditions de réalisation des activités qui se sont déroulées entre janvier 2002 et décembre 2006 grâce au soutien de nombreux donateurs de Frères des Hommes(1) et d’une contribution du ministère des Affaires étrangères et de l’Union européenne.
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ZOOM SUR…
Le Cieric Le Cieric, Centre d’échanges et de références sur les initiatives communautaires (Centro de intercambio y referencias sobre iniciativas comunitarias) est une organisation non gouvernementale cubaine. Partenaire privilégié de Frères des Hommes, le Cieric a assuré la coordination des activités du programme, en coopération avec le Parc métropolitain de La Havane, lié à l’administration de la capitale. Le Cieric, travaille au développement social : en s’associant aux initiatives locales, l’association propose un accompagnement à la gestion de projets qui contribuent à l’amélioration de la qualité de vie des habitants. Le Cieric accompagne également les populations dans l’exercice de leur citoyenneté en utilisant la composante artistique et socioculturelle. Grâce à ses ateliers et formations, le Cieric a acquis une reconnaissance nationale qui l’engage à développer actuellement des antennes régionales. |
Confier aux populations la gestion directe de leur environnement social et économique
La participation citoyenne des habitants du Parc aux activités a été le moteur du programme mis en place au fil des mois par Frères des Hommes, le Cieric et les différents partenaires locaux. La réhabilitation du Parc métropolitain en un lieu de vie partagé s’est organisée autour de différentes thématiques : renforcement institutionnel, protection de l’environnement, activités socioculturelles, développement d’un habitat décent. Ces différents axes de travail ont permis une approche globale des problématiques auxquelles sont confrontées les populations, tout en veillant à ce que protection de l’espace naturel et vie quotidienne des habitants puissent s’harmoniser. L’implication et la participation active des populations ont permis aux activités réalisées de s’inscrire dans la durée, offrant un avenir aux initiatives et aux idées qui ont émergé.
Un préalable à la conduite de ce projet : l’investissement des populations dans les activités
Situé sur quatre des quinze municipalités de la capitale (Plaza, Playa, Marianao et Cerro), le Parc représente une importante diversité culturelle et sociale. Créer des liens sociaux et culturels forts est la clef de la viabilité et de la pérennité du Parc comme espace de vie commun. C’est pourquoi Frères des Hommes, le Cieric et ses partenaires ont donné aux populations les moyens de s’investir, et ce alors que le contexte national favorise peu l’investissement citoyen et une expression populaire. Des giras barriales, fêtes de quartier, ont été organisées afin de créer un espace d’échange et de rencontre et d’ouvrir ensuite la voie à des débats et réflexions sur la vie au sein du Parc. Organisées dans les quartiers marginalisés, les giras barriales ont réuni à chaque fois entre 50 et 100 habitants. L’accroche est culturelle et récréative, et toutes les ressources artistiques de la communauté sont mobilisées : groupes de danses, chanteurs, marionnettes, vidéos. Mais les giras barriales sont d’abord une façon originale d’aller à la rencontre des populations susceptibles de se mobiliser. Après une présentation des différentes activités du programme, un échange avec les participants a permis de recueillir leur parole puis d’adapter et réajuster les programmes au vécu de tous. Grâce à ces rencontres, l’équipe investie dans les activités du programme a étendu les zones d’interventions et de nouveaux habitants se sont ensuite mobilisés. Par exemple, des habitants ayant participé à une fête de quartier se sont ensuite retrouvés autour d’ateliers sur le recyclage et la gestion des déchets dans le cadre familial. Un groupe de rap local a également composé une quinzaine de chansons sur l’environnement et la nécessité de préserver la beauté du Parc. Revivification de l’identité locale, éducation socio-environnementale, développement des bonnes relations et entente entre les habitants, mais surtout prise en charge directe des activités par les habitants, les giras barriales ont fédéré la population et remis le sens collectif au centre du quotidien du Parc.
Un Centre populaire au coeur du renforcement institutionnel pour promouvoir la citoyenneté
Le parc métropolitain de la Havane se situe sur les rives du fleuve Almendares (9 km de long), englobe quatre municipalités (Plaza, Playa, Cerro et Mariano) et a une superficie de 700 hectares.
Le Centre populaire, situé dans le Parc, a joué un rôle clef dans la mise en place des activités par les habitants. Sa capacité d’accueil, ses ressources, sa visibilité et la diversité des services qu’il propose ont été renforcés dans le cadre du programme, lui permettant de devenir un réel lieu de promotion de la citoyenneté. En liant le travail socioculturel avec les communautés aux activités du programme, il aura été le lieu de réunion et de partage approprié par les habitants du Parc. Nous avons pu avec les animateurs ouvrir le Centre aux visites extérieures, notamment aux groupes scolaires afin de contribuer à l’éducation à l’environnement des populations du Parc et de la ville – certains jeunes élèves de primaire ont pu devenir de jeunes « inspecteurs environnementaux ». Le Centre a également accueilli de nombreux professionnels, techniciens, membres des institutions cubaines. Etudiants et ouvriers impliqués dans la réhabilitation et l’entretien du Parc ont aussi pu bénéficier des formations liées à l’environnement. Diversité biologique du bassin Almendares, biosécurité, traitement des eaux résiduelles, autant de formations qui sont venues compléter les activités pratiques mises en place pour améliorer les conditions de vie des populations les plus pauvres du Parc.
50 000 plants de bambous, une solution écologique pour les habitants
Le respect de l’environnement est une problématique essentielle au sein du Parc métropolitain de La Havane qui souffre d’une dégradation de la flore et de déforestation résultant en grande partie des effets négatifs incontrôlés et indésirables du secteur industriel, fortement implanté dans le Parc il y a quelques années mais aujourd’hui à l’abandon. Un programme de reboisement avec le bambou a permis de contribuer à la reforestation du Parc et des berges du fleuve Almendares. Les zones de reboisement ont été choisies après que les résidents des communautés, propriétaires terriens et gardes forestiers se sont portés responsables des zones reboisées. Les habitants et les ouvriers agricoles ont été accompagnés pendant toute la durée de l’activité : d’abord sensibilisés à la contribution du bambou à l’amélioration de l’environnement et à son importance dans la durabilité du Parc, ils ont ensuite reçu des formations concernant sa culture et son utilisation. Au total, les habitants et les ouvriers agricoles ont planté 50 000 plants de bambou et des espaces boisés ont été créés sur une superficie de 10 hectares.
L’artisanat au quotidien
Afin de répondre à la demande exprimée par les habitants de disposer d’un espace de création, d’apprentissage et de loisir, un atelier de céramique a été mis en place. Après la réhabilitation du local, les artisans et les artistes locaux, des groupes d’enfants, parfois d’adultes se sont succédés à la Casa Madrid, dans les jardins de la Tropical, au coeur du Parc. Bridon, un jeune Cubain qui a participé à l’atelier de céramique, témoigne : « Le soutien de Frères des Hommes nous a permis d’investir dans du matériel : deux fours, un mixeur et de la matière première. Nous avons ainsi pu réaliser des ateliers de poterie et céramique avec les enfants volontaires du quartier, et nous avons apporté l’art et la culture dans des quartiers marginalisés de la capitale. Nous envisageons maintenant de faire du premier étage du local un espace d’exposition. » La mise en place de l’atelier de céramique correspond à la philosophie du Cieric selon laquelle développer l’expression artistique des grands et des petits contribue à leur développement personnel et leur insertion sociale. L’atelier a créé des liens entre les habitants, une reconnaissance des artistes par la communauté, et a été l’occasion pour les habitants de changer l’image de leurs quartiers, très stigmatisés par la pauvreté.
Construire, puis vivre dans des logements décents
Au sein de la communauté Ojo de Agua, les habitants se sont réunis pour mettre en place un programme pilote en terme d’urbanisation, par la construction de maisons en dur pour les familles vivant dans des logements totalement insalubres. La population a été réunie pour prendre en main l’organisation de ce programme dans sa globalité. Miguel raconte : « Au début, la majorité des habitants était très sceptique face au programme. Ici à Cuba on nous promet beaucoup de choses, on entend beaucoup de grands discours et paroles en l’air, sans que quoi que ce soit se réalise. Mais quand les gens se sont rendu compte que le programme faisait ses premiers pas concrets, alors petit à petit ils ont commencé à adhérer et mettre la main à la pâte. »
Les familles qui ont bénéficié des nouvelles habitations ont été choisies en fonction de trois critères : la proximité de leur habitation avec les rives du fleuve, l’état physique du logement et la présence dans les familles d’enfants ou de personnes âgées. Nancy explique : « Nous avons choisi démocratiquement les familles qui allaient être relogées. J´avais une maison en très mauvais état, ce qui a fait que j´ai eu la chance de pouvoir bénéficier du programme. Nous avons suivi diverses formations. » Les habitants ont été formés à la fabrication des pièces de construction, et ce sont eux-mêmes, femmes et hommes, qui ont bâti les maisons. Le travail dans cette communauté ne s’est pas limité à la construction : des activités culturelles et environnementales ont été organisées, un mirador en bambou a été également construit et une station de traitement des eaux usées est en voie d´être achevée. Ojo de Agua a la prétention de devenir une communauté de référence du Parc métropolitain de la Havane, qui sert de modèle pour le développement durable d’autres quartiers marginalisés de la capitale.
Les activités ont généré un développement économique solidaire
L’ensemble des activités a permis de développer au sein du Parc une économie de proximité et de créer des opportunités d’emploi pour les habitants les plus défavorisés du Parc. Ainsi, les activités de reforestation ont permis l’embauche de nombreux ouvriers agricoles pour accompagner les habitants. De plus, afin de fournir les plants nécessaires, une pépinière a été mise en place sur cinq hectares et un atelier de charpenterie a ouvert afin de développer l’utilisation artisanale des plants de bambous qui n’étaient pas utilisés pour la reforestation. L’artisanat a également trouvé sa place au sein de l’atelier de céramique puisque des artisans ont été associés à son élaboration puis ont organisé les activités de formation. En mettant également à disposition des artisans ses locaux et ses équipements, l’atelier a contribué à favoriser les activités économiques artisanales. Enfin, la construction des logements d’Ojo de Agua a entraîné une activité économique importante, et a offert à la population les moyens de s’inscrire dans le développement économique de leur environnement.
| INTERVIEW - “Nous avons décidé de
transformer les déchetteries
sauvages en espaces boisés”
Cárdenas Alvarez, technicienne forestière Avant les activités de reforestation, l´espace semiurbain qui forme aujourd ´hui le Parc était victime de dégradations et d´une importante déforestation, principalement due aux activités humaines destructrices et aux activités industrielles polluantes. L´environnement insalubre nous a amené à réfléchir à la manière de rendre plus durable notre environnement, et nous avons décidé de transformer les terrains vagues et les déchetteries sauvages en espaces boisés, pour créer un espace de vie agréable et qui régule la qualité du fleuve Almendares : de là est né le programme de reforestation soutenu par Frères des Hommes. Nous avons choisi le bambou car il pousse rapidement (il peut atteindre 3 à 4 mètres dès la première année), il est adapté aux zones humides et les plants sont disponibles à La Havane directement. Il permettait de répondre à l’objectif initial principal qu’était la reforestation immédiate du Parc et des rives du fleuve Almendares. Nous avons aussi créé une pépinière afin de produire les plants nécessaires à la reforestation de la zone. De plus, le bambou est aussi utilisé dans la construction de mobiliers et de maisons. Actuellement, nous connaissons beaucoup mieux le bambou et l’utilisation que nous pouvons en faire. Nous avons commis une erreur qui nous a beaucoup appris sur la gestion de l´espèce : au début, les bambous ont été plantés trop près du fleuve et certains sont tombés dans l’eau en déstabilisant les rives. La leçon apprise est donc la suivante : il faut veiller à ne pas planter le bambou à moins de 5 mètres du fleuve, ce que nous faisons maintenant. Un autre aspect très positif que nous retirons de cette expérience est que nous avons pu nous mettre en relation avec d’autres institutions étatiques (Groupe de développement intégral de la capitale, Association cubaine des techniques agricoles et forestières) et nongouvernemental (Cieric). C’était la première fois que nous travaillions avec tant d´institutions, j’ai beaucoup appris et je peux maintenant étendre mon expérience à d´autres lieux. |
À long terme, c’est la société cubaine qui est renforcée
Conduire ce programme n’aura pas été
exempt de difficultés. Différentes activités
ont pris des retards importants en raison de
la situation économique locale et de la politique
internationale. L’approvisionnement
en matériaux, souvent indisponibles, a été
retardé. Les fluctuations de taux de change
entre le dollar et le peso cubain convertible
ont provoqué une augmentation considérable
des prix. Les relations entre le
gouvernement cubain et l’Union européenne
ont été gelées. En dépit de ce
contexte cubain particulièrement tendu,
nous avons toujours su rester en lien étroit
avec le Cieric.
L’ensemble des activités mises en place par
Frères des Hommes, le Cieric et les différents
partenaires autour du Parc
métropolitain de La Havane a atteint des
objectifs multiples : sensibilisation accrue
de la population et du personnel du Parc aux questions environnementales ; renforcement de l’identité des habitants du Parc
et de leur volonté de participer activement
au développement et à l’animation de leur
espace de vie ; succès des activités socioculturelles
avec les enfants ; formation
approfondie des professionnels du Parc en
développement du territoire ; reforestation
et mesures d’assainissement – arrêt de
l’érosion des berges par le reboisement,
retour de certaines espèces aquatiques,
diminution des pathologies respiratoires – ;
aménagement d’un quartier écologique
pilote permettant de servir de modèle de
développement pour le Parc.
Aujourd’hui la dynamique du projet est
quelque peu entamée en raison du contexte
local qui rend encore difficile le développement
d’un programme de suivi. Mais nous,
Frères des Hommes, sommes particulièrement
satisfaits des succès de la concertation
pluri-acteurs : tout ce programme d’activités
était innovant et représentait un vrai défi
de gestion, notamment en raison de la difficulté
à mener à bien de véritables
coopérations avec les populations de Cuba.
De la conception à l’exécution des activités,
l’« association d’acteurs » a toujours été
mise en avant, entraînant une large participation
des habitants aux activités. Ainsi, à
long terme, c’est la capacité d’action de la
société civile cubaine qui s’est consolidée.
Lorsque les conditions d’ouverture seront
revenues, nous avons bon espoir que toutes
ces activités menées sans relâche pendant
ces années si difficiles trouveront un écho
encore plus important auprès des populations
qui s’y sont investies, permettant une
prise en charge par les habitants de leur
avenir.
Témoignages et dossiers N°98 Juin-Juillet-Août 2008








